
Le président Aleksandar Vučić tombe le masque et dévoile ...le visage de Slobodan Milošević.
Ce dessin récent fait allusion aux hommes masqués et autres agents provocateurs qui travaillent pour le président serbe et terrorisent les opposants. Il montre aussi la triste continuité de la politique menée, d'hier à aujourd'hui, quelles que soient les apparences et changements "cosmétiques" opérés par l'actuel pouvoir par rapport à son plus sinistre prédécesseur.
Une autre caractéristique de son style était que, sauf rares exceptions, les personnages étaient dessinés comme s'ils étaient petits. Dans un pays dont les habitants sont réputés comme majoritairement grands, massifs, imposants (ce qui est plutôt vrai statistiquement), et où cette caractéristique physique est aussi revendiquée par les nationalistes comme une marque de supériorité raciale, c'est un choix esthétique qui n'est pas anodin. Je n'ai pas trouvé d'interview où Corax s'exprime sur ce point, mais je suis persuadé que ce choix de dessiner les hommes et femmes politiques comme étant petits indiquait une volonté de les représenter à la fois comme des enfants, ou plutôt comme des "grands enfants", dans le pire sens de l'expression : l'arène politique selon Corax semble être une cour de récréation, un bac à sable, un vaste cirque, où les personnages sont menés par leurs caprices immatures, égos narcissiques et pulsions infantiles. Ce choix de la petite taille semble aussi être une façon de montrer la petitesse, le caractère minable, du monde politique et de ses pratiques.
Dernière marque du la "touche Corax", sauf très rares exceptions, ses dessins sont sans paroles, indications, textes. C'est à nous d'interpréter ce qui est représenté.
Predrag Koraksić Corax est né le 15 juin 1933 à Gornja Gorevnica, près de Čačak, au centre-ouest de la Serbie. Ses parents sont enseignants. Il grandit dans un environnement "yougoslave", multiethnique, et oecuménique sur le plan religieux. Sa mère est croate, et le jeune Predrag est entre autres fasciné par son grand père maternel, un Dalmate de Split, responsable du Trésor Public de Belgrade, mathématicien de formation, qui écrit d'une magnifique écriture, compose de la musique, pratique plusieurs instruments, et dessine également à ses heures perdues. Corax affirme que son talent artistique vient de ce grand père original, cultivé et touche-à-tout. Sa grand mère maternelle est une catholique fervente, mais qui célèbre aussi bien les fêtes orthodoxes que catholiques, ainsi que "ces numéros", une expression qui désignait pour elle le 1er mai, et le 29 novembre, fête nationale de la Yougoslavie (en croate, on dit souvent "le premier du 5e mois", et "le 29e du 11e mois", d'où ce terme, amusant, de numéros). Une autre particularité de la famille de Corax est que ses deux grands pères ont été, durant la Première Guerre Mondiale, militaires dans des camps opposés, l'Autriche Hongrie pour le maternel, la Serbie, pour le paternel. De là, peut-être, le futur dessinateur a-t-il pris conscience, très jeune, de l'absurdité des guerres et des nationalismes, ainsi que du sort cruel des "petites nations", entraînées contre leur gré dans le jeu des grandes puissances.
Les parents de Corax sont de gauche, et pas du genre gauche de salon : dès avant la Seconde Guerre Mondiale, son père milite et aide les paysans pauvres de la région de Čačak à politiser leurs indignations. Des actions mal vues dans la Yougoslavie d'alors qui est une démocrature nationale-royaliste peu favorable aux idées de gauche (pour rappel, le Parti Communiste est alors interdit).
Membre du Mouvement de Libération National communiste, ami personnel du résistant Ratko Mitrovic, son père est lâchement assassiné par les Tchetniks en novembre 1941. Rappelons ici brièvement que les Tchetniks, dirigés par Draža Mihajlović, abandonnent rapidement leur résistance - d'obédience nationaliste, orthodoxe et royaliste - aux nazis, pour s'allier avec eux contre les Partisans communistes.
(Dessin trouvé sur le net, année inconnue)
Ces épisodes marqueront durablement Corax, qui cultivera, toute sa vie, une défiance forte envers toute forme de nationalisme et de fascisme, ainsi qu'un rejet catégorique du mouvement tchetnik, de ses nombreux descendants actuels, et de tous les révisionnistes qui vénèrent aujourd'hui son héritage. Il n'exprimera pourtant jamais ouvertement de haine, de colère, et ses mots seront toujours exempts de violence verbale. Il dira, simplement et factuellement : "les Tchetniks ont assassiné mon père, et durant toute la guerre, ils nous ont traqué, ma mère et moi, un enfant, pour nous assassiner à notre tour", comme pour dire l'évidence que ce mouvement ne mérite ni honneur, ni soutien, encore moins réhabilitation, et qu'il se situe du mauvais côté de l'histoire.
Dessin de 2022 : Aleksandar Vučić semble être expulsé des conduites de gaz tenues par Poutine. La Serbie est à 100% dépendante du gaz russe, et le dessin est probablement une allusion à l'impossibilité du président serbe de se positionner ouvertement contre la guerre en Ukraine pour satisfaire ses partenaires occidentaux. On peut aussi y voir un questionnement sur les dépendances énergétiques (qui ne concernent pas que la Serbie), et sur la difficulté qui en résulte à combattre efficacement Poutine.
C'est au lycée, après la guerre, que Predrag Koraksić découvre sa vocation de dessinateur, grâce à sa rencontre avec le sculpteur Milan Besarabić, qui enseigne les arts plastiques et repère le potentiel de son élève. Artiste aujourd'hui oublié, Besarabić réalise lui-même des sculptures satiriques et humoristiques. Il initie Predrag Koraksić à la sculpture, à l'anatomie et aux grands principes du dessin. Le futur Corax découvre que ces arts peuvent exprimer des idées, des messages, de la critique, de l'humour. Qu'ils constituent un langage à part entière. Il étudie toutefois l'architecture, mais l'attrait pour le dessin, et plus particulièrement pour la caricature, est plus fort, et il s'y jette corps et âme.
Son premier dessin de presse est publié en 1950 par le journal satirique "Jež" ("Le hérisson") : il y dépeint un ministre d'un pays du bloc soviétique tombé en disgrâce "dans ses nouvelles fonctions", c'est à dire en prison. Corax varie dans ses allusions à ce dessin, le ministre étant, selon les interviews, hongrois, roumain, ou bulgare...Nulle trace de ce dessin ne subsiste d'ailleurs, à priori. Pour expliquer qu'on puisse à cette époque se moquer en Yougoslavie de ministres d'autres pays socialistes, il faut rappeler que Tito a rompu avec Staline en 1948, et que s'esquisse alors la voie à part du jeune Etat, "ni à l'est à l'ouest". Il est donc permis, et peut-être même recommandé, de railler les déboires des pays sous tutelle de Staline, pour mieux affirmer la supériorité du modèle yougoslave.
Ainsi au début des années 70, France Popit, ténor du PC slovène, démet de leurs fonctions des directeurs d'entreprises dont il juge le pouvoir trop envahissant. L'alcoolisme de Popit étant un secret de polichinelle, et son nom évoquant en plus, pour son malheur, le verbe serbo-croate "popiti" ("boire", mais boire jusqu'au bout, vider son verre), Corax le dessine en train de boire un verre dans lequel se trouvent les chefs d'entreprise. Un scandale qui déclenche un véritable incident diplomatique entre le PC Slovène et le PC Serbe !
Bref, les milliers d'exemplaires du journal "Duga" ("Arc en ciel"), déjà imprimés au moment où tomba l'ordre de censure, furent envoyés au pilon. Corax réussit à en sauver un exemplaire, et n'aura de cesse de s'étonner de cette censure, alors que, observait-t-il, une partie de la presse autrichienne avait publié des dessins bien plus sévères et provocateurs que le sien !

Slobodan Milošević, en couverture du recueil de dessins de Corax intitulé "Slobodan pad" et paru en 1999, au moment des bombardements de l'OTAN. Pour une partie de l'opposition, ces bombardements incarnent la chute politique du président yougoslave, qui n'a rien fait pour éviter cette agression, et qui a, presque pendant dix ans, fait croire à son peuple que la guerre se déroulait ailleurs (officiellement, la Yougoslavie n'était pas en guerre). Celle-ci est donc revenue par la grande porte.
Le nom du recueil est un jeu de mot : avant de devenir un prénom, slobodan est un adjectif qui signifie "libre". "Slobodan pad" signifie chute libre, mais tout le monde comprend que celui qui chute est celui qui s'appelle Slobodan.
C'est durant les sombres années où règne Slobodan Milošević que l'art de Corax atteint sa consécration. Cernant le personnage dès son ascension au sein du PC Serbe, Corax trouvera en Milošević une de ses figures fétiches, son meilleur ennemi en quelque sorte. Déjà, il le dessine d'une manière unique, différemment de ses autres cibles : petit bien-sûr, mais trapu, courbé, renfrogné, nerveux, les cheveux électrisés, tracés en zig zag, comme s'il était un hérisson ébouriffé suite à un choc électrique. Il en ressort l'image d'un Milošević fébrile, teigneux, possédé, et agressif. Mais surtout, après quelques premiers essais, Corax se met à dessiner Milošević sans yeux. Une révélation. Ces derniers sont remplacés par un simple trait, qui, au mieux, peut s'apparenter à des sourcils, évidemment froncés, ou à un rictus, forcément déplaisant. Dans tous les cas, le flou demeure sur ce trait.
S'expliquant sur ce choix artistique dans une de ses interviews, le dessinateur disait que c'était la meilleure manière de représenter ce qu'il appelait "l'autisme de Milošević". On pourra trouver la formule malheureuse, mais je suis certain que Corax n'a aucun mépris envers les autistes. L'expression qui dans la langue parlée désigne une personne dépourvue d'empathie, et indifférente aux autres mais aussi au bon sens, existe aussi en serbe. C'est dans ce sens-là que l'artiste l'utilise. On peut aussi voir dans cette absence d'yeux le refus de voir de la part de Milošević, son déni, l'homme fort de la Serbie restant droit dans ses bottes et ignorant les conséquences de ses actes, alors que la Croatie et la Bosnie-Herzégovine sont à feu et à sang, que la terreur règne pour les Albanais du Kosovo, et que son pays est mis au ban des nations.
Dessin paru dans Borba en 1992.
En plus de dénoncer la dictature du régime, le dessin est peut-être aussi une allusion aux nombreux viols utilisés comme arme de guerre par les forces serbes, en Croatie et en Bosnie-Herzégovine.
A côté du leader serbe, Corax n'oublie pas l'épouse de ce dernier, Mira Marković, avec laquelle le président yougoslave forme un couple diabolique et pervers, uni de manière fusionnelle dans le mal et la violence. Pour beaucoup de Serbes, Mira Marković est considérée comme la dirigeante, secrète mais véritable, du pays, et la vraie instigatrice de toutes les sinistres manoeuvres du pouvoir, manipulant les névroses et pulsions de son époux (dont on rappellera qu'il est fils de parents qui se sont suicidés).

Dessin publié dans "Slobodan pad" en 1999 : alors que les ponts sur le Danube sont détruits par les bombardements de l'OTAN, Mira Marković, à droite, dirige l'orchestre composé de son mari et de ses alliés.
Ce postulat est sans doute un peu excessif, et peut-être aussi un peu sexiste, Milošević me paraissant suffisamment intelligent, cynique, calculateur, et ivre de pouvoir, pour avoir été à l'initiative de bon nombre de ses actions. Mais ce qui est vrai, en revanche, c'est que Mira Marković était elle aussi obsédée par le pouvoir, dont elle avait une vision entre monarchisme, messianisme et déification. Par ailleurs, elle n'a jamais chercher à réfréner les ardeurs de son mari, mais l'a au contraire toujours conforté et encouragé dans sa "diagonale du fou", pour reprendre ici la formule de la journaliste Florence Hartmann, ancienne correspondante du Monde à Belgrade, dans son livre dédié au dictateur serbe.
Corax dépeindra souvent Mira Marković comme une femme dominante, écrasante : elle est souvent montrée comme obèse, par rapport à un Milošević rabougri et à sa botte. Je ne sais pas si Corax croyait à cette thèse que Mira Marković était la vraie cheffe, mais sans doute a-t-il voulu montrer l'influence délétère de celle-ci.
Très étrangement au premier abord, durant toutes ces années où Milošević est au pouvoir, Corax ne sera pas véritablement inquiété. Il subit bien des menaces de mort, mais celles-ci viennent d'outre-Drina, des nationalistes serbes de Bosnie-Herzégovine. Ces tristes sires n'apprécient pas entre autres sa dénonciation du siège de Sarajevo, et encore moins qu'une exposition de ses dessins ait pu être organisée dans cette ville durant le même siège (les oeuvres passeront par le fameux tunnel qui reliait la ville au monde extérieur).
Les criminels de guerre Ratko Mladić et Radovan Karadžić se lavent les mains avec l'eau bénite du pope.
Allusion au soutien de l'Eglise Orthodoxe Serbe aux guerres menées au nom de la "Grande Serbie". Année inconnue.
Mais en Serbie, hormis son licenciement des "Večernje Novosti", aucune intimidation ni arrestation, aucun procès pour diffamation ou "douleur morale", et aucune censure de ses dessins, de toute façon publiés dans des médias d'opposition qui lui laissent globalement le champs libre.
Bien que tout semble opposer les deux hommes, ils discutent courtoisement et à bâtons rompus. Un phénomène au demeurant pas unique dans les sociétés yougoslaves, où le café, la boisson comme le lieu, incarnent la sociabilité balkanique par excellence. Le café y constitue un espace-temps neutre, dépassionné, une parenthèse où l'on peut se parler, même si c'est au final pour faire le constat de désaccords inconciliables : au moins, on se sera parlé entre "gospoda", entre "messieurs", "hommes d'honneur"(le mot, au singulier "gospodin", peut aussi vouloir dire "seigneurs"), car bien-sûr c'est traditionnellement une affaire d'hommes ! Fin de la digression sociologique.

Une belle représentation du rapport qu'entretient Milošević avec les élections.
Dessin paru dans "Naša Borba", probablement dans la fin des années 90.
Corax découvre ainsi que Milutinović est l'un de ses plus grands fans, collectionnant ses dessins dans le but de les transmettre un jour à son fils comme témoignage de cette page d'histoire. Une belle indulgence, qui montre que l'amour de l'art peut transcender l'estime de soi, alors que le caricaturiste avait coutume de représenter Milutinović en ficus, pour mieux montrer son caractère "décoratif", insignifiant. Milutinović aurait même suggéré à Milošević d'acheter une pleine page dans le New York Times pour y mettre des dessins de Corax, et montrer ainsi au pays phare du monde dit "libre" que le "freedom of speech" s'épanouissait en Yougoslavie. Une idée rejetée par Milošević, qui, aux dires de Milutinović, témoignait peu d'intérêt, de sensibilité, envers les caricatures de Corax, ni ne semblait en saisir le sens... Son seul grief portait sur la manière dont le caricaturiste dessinait sa femme, souvent grosse, alors qu'elle ne l'était pas, et portant une broche attachée aux cheveux, alors qu'elle ne la portait plus, mais la portait bien à une époque. Ce dernier trait - enfantin là encore - devait sans doute, pour Corax, indiquer que Mira Marković n'avait pas changé et ne changerait pas.
Au cours de cette discussion avec le bien disposé Milutinović, Corax apprendra que, quand même, le régime a songé une fois ou deux à lui intenter un procès, mais que cela n'aura finalement pas été mis à exécution.
Autre fan du dessinateur, le démocrate Boris Tadić conservera lui-aussi quelques uns des dessins qui le visent, mais "les plus tendres" à son égard, observera, non sans ironie lucide, le dessinateur.

Boris Tadić, président de 2004 à 2012, libère les esprits de Milošević, Ivica Dačić, Aleksandar Vučić et Tomislav Nikolić. Dessin de 2012.
La parti démocrate (centre gauche), qui exerce le pouvoir avec Boris Tadić, se montre globalement décevant, peu courageux face aux nécessaires réformes démocratiques, et finalement pas si différent de Milošević sur de nombreux points. S'aliénant les électeurs aspirant à un vrai changement, Tadić perdra les élections au profit des anciens radicaux du Parti Progressiste de Serbie (Vučić et Nikolić), et de leur programme d'extrême droite "dédiabolisée".
La cuillère rouillée posée sur l'oreille de Tomislav Nikolić fait référence aux propos de Vojislav Šešelj, qui au début de la guerre contre la Croatie, promit aux Croates qu'il leur arracherait les yeux avec une cuillère rouillée, une menace sordide qui surfait sur le fait que par ailleurs, les Serbes auraient utilisé des couverts à table avant d'autres peuples, marque ultime de civilisation s'il en est !
Corax dessinera systématiquement Nikolić avec cette cuillère rouillée, pour rappeler avec insistance, que malgré la dédiabolisation opérée, il reste au fond de lui-même ce radical héritier de Šešelj.

...mais l'ambition européenne se fracasse sur la question du Kosovo (écrit en cyrillique, en jaune), ce qui contribue à la dégradation de la cote de popularité de Tadić et de son gouvernement, qui, prenant de haut les Albanais et incapables d'articuler un plan B, n'ont pas su empêcher l'indépendance de la province, indépendance de toute façon voulue par l'UE et les Etats-Unis. Le dessin peut aussi symboliser le fait que la population serbe, se sentant majoritairement trahie par cette indépendance, se détournera alors de l'idée d'une adhésion à l'UE. Le Kosovo et cette dernière forment deux chemins, deux directions différentes.
Les deux dessins datent de 2011.
Si Milošević était indifférent aux dessins de Corax, et que d'autres personnalités en étaient fans, la situation est toute différente avec l'actuel président serbe, Aleksandar Vučić, et les membres de son parti, qui hurlent au scandale à la moindre caricature. Les mots sont forts. D'après eux, le journal d'opposition "Danas", où Corax publiait jusqu'à ces dernières semaines, utilise des méthodes de propagande digne de l'Allemagne nazie. Bel exemple d'inversion du réel, alors que ce sont bien-sûr les médias du régime qui recourent à des méthodes et à une rhétorique d'extrême-droite. "C'est la réaction typique des gens intellectuellement limités et arriérés. Ils prennent tout au premier degré, et réagissent au quart de tour. Une personne intelligente comprendra et interprètera [une caricature] totalement différemment." répondra Corax.

Ce dessin fait référence aux sandwichs qui sont offerts à toute personne acceptant de participer aux démonstrations de force en faveur du président (assis) et du gouvernement.
Corax dessine souvent Vučić en Hitler. Ici, le dessin fait référence aux petites frappes du régime qui font le sale boulot d'intimidation et de provocation dans les manifestations. On notera que l'une de ces personnes tient une cuillère rouillée. Corax pointe ici la double filiation du pouvoir actuel , celle de l'extrême-droite serbe, et celle du nazisme.
Immortalisée par une photo (ci-dessous), qui est devenue virale, cette scène symbolise la fin de la peur et de la résignation parmi les étudiants.
Corax en fait une version très intéressante : la petite frappe est remplacée par Vučić lui-même, dont le regard semble indiquer la sidération, l'incompréhension, la méconnaissance. L'étudiant est pour lui une bête curieuse, un monde inconnu. Le dessin montre un homme qui, fondamentalement, ne comprend pas ce mouvement et ne sait rien de ceux qui le portent.
Heureusement, "Mensonges non censurés" s'est avérée être un bide, ou plus exactement, sa tenue a été totalement contre-productive pour le régime : le public est venu voir l'expo pour admirer et soutenir le travail de Corax et de l'opposition. La manifestation, qui devait tourner dans toute la Serbie, est restée à Belgrade et a rapidement tiré le rideau.
"Notre vie politique est elle-même une caricature" témoignait Corax. "Il est très difficile de faire des caricatures à partir de personnalités déjà caricaturales. C'est pratiquement impossible. (...) Pour y arriver, je dois identifier une bêtise à la marge, secondaire, puis je l'hypertrophie".
"Il m'arrive d'éprouver de l'empathie pour Aleksandar Vučić. Je pense que cet homme souffre beaucoup" confesse Corax, qui estime que le président serbe, par son intolérance à la contradiction, et ses paroles souvent contradictoires d'un jour à l'autre, est atteint d'une forme de schizophrénie. Je ne rejoins pas le caricaturiste sur ce point. Je pense que la contradiction des discours est une stratégie politique construite, une démarche visant à conjuguer confusion et aliénation, d'une manière très orwellienne, et il n'y a pas qu'en Serbie que cela est pratiqué (suivez mon regard!). Quant à d'éventuels troubles psychiatriques, je pense que, comme bon nombre de personnalités politiques de tous bords et de tous pays, Aleksandar Vučić souffre d'un narcissisme aigu et toxique, doublé de ce mépris paternaliste classique envers le peuple, qui ne saurait pas ce qui est bon pour lui. Un mépris encore plus installé dans les Balkans qu'en France, le peuple y étant perçu traditionnellement comme arriéré, incapable de se prendre en main, et en fort besoin d'autorité pour être guidé. C'est tout cela, de mon point de vue, qui contribue à l'intolérance pathologique de Vučić envers toute critique ou remise en question.

Trois dessins qui montrent un autre aspect du travail de Corax, et que je trouve magnifiques, dans ce qu'il disent ou suggèrent (je laisse chacun les interpréter).
Le troisième dessin est une allusion au camping dressé par les soi-disants "étudiants qui veulent étudier" devant le Parc des Pionniers qui se trouve face au parlement serbe. Ces "étudiants", en réalité des voyous au service du régime et des misérables payés en sandwichs, se sont ainsi appropriés une partie de l'espace public, leurs tentes sont presque toutes identiques (car fournies par le pouvoir), et leur camping n'est rien d'autre qu'une base arrière pour toutes sortes d'exactions durant les manifestations de l'opposition. Le dessin représente donc la Skupština, le parlement serbe, à l'intérieur d'une tente.
L'empathie de Corax pour le président serbe ne dure jamais très longtemps. A chaque nouvelle fulgurance de celui-ci, le dessinateur perd tout scrupule et se remet à le caricaturer.
La remarque n'en reste pas moins intéressante, dans le sens où elle raconte aussi les liens étranges et ambivalents, la trouble proximité, qui se nouent entre un caricaturiste et sa cible. A fréquenter tous ces hommes et femmes politiques par ses dessins, Corax finit par bien les connaître. En bon humaniste, et sans doute imprégné des valeurs chrétiennes de sa grand-mère maternelle, il voit en eux des frères en humanité, mais des frères qui portent en eux, de façon plus ou moins consciente, les démons de la psyché humaine.
Cette remarque empathique est caractéristique de Corax. Comme je l'ai déjà écrit plus haut, l'homme s'exprime sans haine, sans violence, ce qui ne l'empêche pas de rester déterminé et ferme dans ses engagements. "Dans tous mes dessins, je fais très attention à n'exprimer aucun chauvinisme, aucun nationalisme, ni aucune hostilité envers une autre nation" dit-il sobrement encore, comme s'il savait que personne, pas même lui, n'est immunisé contre ces inclinations détestables. "Je me concentre sur mon pays et sur les personnalités politiques de mon pays. Je n'aime pas regarder dans le jardin des autres et le juger avec supériorité. Il m'est arrivé de dépeindre des hommes politiques d'autres nations ou pays [exemple : Franjo Tuđman, Milorad Dodik], mais c'était toujours parce que leur mal faisait partie de notre mal à nous", poursuivait-il, toujours avec mesure.

Le Croate Franjo Tuđman et le Serbe Milošević se donnent mutuellement à manger.
Dessin de 1991 publié dans "Borba".
L'allusion aux pyramides est intéressante : à travers ce village musée, Kusturica voulait redonner à l'histoire serbe sa vraie grandeur, montrer qu'il s'agissait d'une grande civilisation. S'agit-il d'une grandeur digne de celle des pyramides ? On voit que le Sphynx semble contrarié, mécontent.
Il y aussi un balancement entre l'histoire réelle, attestée, reconnue, d'une civilisation, celle des pyramides d'Egypte, et celle, mensongère, voulue par Kusturica et Dodik.
Enfin, il est possible que le dessin soit aussi une allusion à cette escroquerie intellectuelle que sont les "pyramides de Bosnie" à Visoko : peut-être une manière de pleurer ici cette Bosnie-Herzégovine livrée à toutes sortes de charlatans de l'histoire.
Dessin publié en 2012 sur le site de Radio Free Europe.
Corax était naturellement bienveillant, pas dans une forme naïve, mais dans un vrai engagement éthique et existentiel, choisi et patiemment construit : "A 17 ans, j'ai lu le merveilleux livre de l'écrivain hongrois Zsigmond Moricz, 'Sois bon jusqu'à la mort'. C'est comme ça que je me comporte. C'est ma devise". Et Corax a été bon jusqu'à sa mort.
L'artiste était lucide sur les impasses et échecs des différents mouvements de lutte qui se sont succédés en Serbie au cours des dernières décennies, et dont il a été souvent lui-même partie prenante : "C'est un travail à la Sisyphe, car nous touchons en général des gens qui, déjà, pensent comme nous. C'est très difficile d'atteindre d'autres personnes, mais nous avons le devoir de ne pas renoncer".
Lui-même s'interrogeait parfois sur le sens et la raison d'être de son oeuvre, mais le public le rassurait :
Enthousiaste envers la révolte initiée par les étudiants serbes, en laquelle il détecta un vent nouveau dans sa capacité à mobiliser au delà des déjà convaincus, Corax espérait que sa santé lui permettrait de voir la chute du gouvernement Vučić. Hélas ce voeu n'a pu être exaucé. Que cela nous incite à continuer de faire vivre l'éthique de Corax et à poursuivre ses combats !
Adieu l'artiste, et merci pour tout !
Pour info : une dizaine d'articles et d'interviews de Corax ont servi pour la rédaction de ce post. Pour celles et ceux qui comprennent la langue, je recommande en particulier celle-ci, parue dans le média en ligne croate Lupiga, et qui est très complète et instructive.
Mais vous en trouverez d'autres sans peine via une petite recherche en ligne.
Le titre du post est un détournement du nom de l'ancienne méthode ASSIMIL dédiée à l'apprentissage du serbo-croate : "Le serbo-croate sans peine".

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