samedi 31 octobre 2026

Coup de gueule : et si on foutait un peu la paix aux Serbes, là, maintenant ?


Des jeunes serbes durant une manifestation. 
Photo (c) Mina Delić via Szabad Magyar Szó

Je confesse avoir vraiment du mal à contenir un mélange d'irritation et de colère face à un certain nombre d'articles de journaux, ainsi que de publications individuelles sur les réseaux sociaux, en France et ailleurs, à propos de ce qui vient de se passer en Serbie. Cela ne fait même pas une semaine que la Liste Etudiante a gagné les élections que nous avons déjà droit à toutes sortes d'interrogations et spéculations obsessionnelles, posées sur le ton de la sèche injonction et de l'interrogatoire musclé : la Serbie va-t-elle adhérer à l'Union Européenne ? D'ailleurs partage-t-elle vraiment nos valeurs ? Reconnaîtra-t-elle enfin l'indépendance du Kosovo ? Quels seront ses liens avec la Russie ? Ohlala, y a des fachos dans le mouvement étudiant ! Qui, combien ? Attention, il faudra vite et bien s'en distancer !! Le pays sera-t-il capable d'engager les indispensables réformes ? Sont-ils favorables à la libre concurrence et aux droits LGBTIQ+ ? Est-ce que Srebrenica sera reconnu comme un génocide ? Quelle est donc leur position sur la Palestine ? Sont-ils peut-être antisémites ? Mangent-ils végan, sont ils prêts à recycler leur urine, et aiment-ils la France comme elle les a aimé ? Sans oublier l'inénarrable et ultra ressassée mère de toutes ces questions : le peuple serbe va-t-il enfin tourner le dos à ses démons ? 

Est-ce qu'on pourrait peut-être se calmer un peu ici, et laisser les Serbes se poser et souffler ? 

Je ne dis pas que toutes ces questions ne sont pas fondées et qu'elles ne sont pas importantes.

Tout le monde se les pose, bien-sûr, moi compris (certes pas forcément en ces termes caricaturaux).

mercredi 28 octobre 2026

Serbie : le combat ne fait que commencer !

"Le régime est tombé, le combat ne fait que commencer !". 
Pancarte brandie devant le parlement serbe, le 25 octobre 2026 dans la soirée.
Crédit photo : Marks 21.

La liste étudiante a donc, contre toute attente, gagné en Serbie. Moi qui appréhendait le "worst case scenario" d'un basculement dans la guerre civile suis évidemment soulagé et heureux de cette issue, même si il faut rester vigilant : les vaincus, auxquels pendent au nez des ennuis nommés justice voire prison, ne vont pas accepter de partir comme ça, et on voit déjà que des entreprises de déstabilisation sont à l'oeuvre, avec des saccages de sièges du parti sortant, et des "incursions citoyennes" dans les rédactions de médias pro-Vučić, dont il se murmure qu'ils seraient le fait d'agents provocateurs à la solde de l'ancien régime.

En plus de cette menace, le plus dur ne fait que commencer pour les vainqueurs !

samedi 24 octobre 2026

"Congratulations, dear Aleksandar, looking forward to continuing our bilateral cooperation!"

Photo (c) DPA Picture Alliance via AFP/Kay Nietfeld.

La Serbie vote demain pour des élections historiques où tout peut basculer, dans tous les sens du terme. Le scénario le plus plausible reste hélas que le pouvoir gagne par ses tricheries et pressions (chaque jour a vu son lot de manoeuvres, intimidations, arrestations, et manipulations), ou que, en cas de victoire de la liste étudiante, il ne reconnaisse pas le résultat. Dans ces deux cas, le pays pourrait alors plonger dans la guerre civile, et je n'écris pas ça pour faire monter l'adrénaline à distance. J'ai mes antennes sur place (famille, amis), tout le monde a ce scénario en tête et l'appréhende, tout en restant déterminé à défendre l'alternance jusqu'au bout et par tous les moyens. 

Sur les élections de dimanche en Serbie, et plus particulièrement sur la possible non reconnaissance par Aleksandar Vučić d'une victoire de la liste étudiante, je lis ou j'entends encore en France, et au delà en Europe de l'Ouest, des points de vue qui disent que c'est là un problème local avec des contingences locales, le tout accompagné du petit refrain ultra-ressassé de ces pays post-communistes qui n'ont pas eu d'expériences démocratiques suffisantes au cours de l'histoire, et ont donc à ce titre foiré leur transition vers un Etat de droit.

Si l'on peut expliquer les difficultés politiques de la Serbie par des spécificité historiques, politiques et sociétales qui lui sont propres, les grilles de lecture sus-mentionnées n'en demeurent pas moins aussi simplistes que paresseuses et confortables. 

vendredi 9 octobre 2026

La jeunesse, cette minorité opprimée


Un jeune Serbe entre deux CRS lors d'une manifestation à Belgrade en juin 2025.
Photo (c) Gavrilo Andrić.

Tout le monde a vu ces images terribles du mouvement lycéen en cours en France, avec cette jeune fille à Alençon, terrorisée, à qui un flic fait une clé de bras. Lui a un visage impassible, genre "je fais mon taff, j'applique le protocole XB Machin comme le veut la procédure", alors que la jeune fille étouffe, exprime sa douleur, et supplie d'être relâchée. Il y a d'autres images bien plus terribles encore, qui montrent que la France est définitivement en train de basculer dans un régime de démocrature décomplexée.

En juillet 2025, Maksim Zečević, un jeune étudiant serbe en mathématique était capturé en pleine rue à Belgrade par des types en civil, dont on n'a d'ailleurs jamais su qui ils étaient (policiers, agents des services de renseignements, hommes de main du pouvoir ?). Son seul crime était d'avoir partagé des contenus sur le web, favorables au mouvement de lutte initié par les étudiants. Prise par le photographe/manifestant Gavrilo Andric, l'image, ci-dessous, est vite devenue virale en Serbie, suscitant l'indignation générale. Le visage encore très juvénile de Maksim Zečević donnait l'impression que c'était un enfant qui était violemment embarqué. Lors de l'arrestation, une passante avait tenté, sans succès, de s'interposer, criant : "Mais vous êtes fous ! Vous arrêtez un enfant !!?".

Sans être ultraviolente, avec sang et blessures, l'image n'en en pas moins terrible : Maksim Zečević subit lui aussi une clé de bras. On devine sur le visage du jeune homme la douleur, on la sent presque, et on perçoit une forme de déception, de résignation, d'abattement, ceux que l'on ressent quand on réalise qu'on s'est fait prendre et qu'on ne peut plus rien faire. Sans parler de la peur de se faire tabasser au poste.
Spoiler : Maksim Zečević n'a pas été tabassé, et il a rapidement été relâché. En réalité, l'épisode l'a renforcé dans sa politisation, et dès sa sortie, il s'est précipité à une manifestation dans sa ville natale d'Užice pour témoigner et galvaniser ses concitoyens. Ouf, donc ! Mais attention, spoiler aussi, tout le monde n'a pas connu le même happy-end, et en Serbie (comme en France), de nombreux jeunes, parfois mineurs, ont goûté aux joies du passage à tabac dans quelque arrière-cour ou mitard aux quatre murs épais.

L'image est aussi violente dans le visage du kidnappeur, un type pas tout jeune, avec un air d'une sévérité absolue, d'une intransigeance dépourvue de la moindre once d'humanité. Ce sale type, visiblement pas content d'être photographié, semble nous dire en même temps, et dire à Maksim : "la récréation est finie, maintenant, sale petit con, on va tous vous faire rentrer dans les rangs !". 

C'est exactement le genre de commentaires que l'on peut lire sur les réseaux en France: "bien fait pour leurs gueules!", "au boulot, maintenant!", "il faut mater cette jeunesse!", "moi je taperais plus fort", "vivement une bonne guerre pour leur apprendre la vie!", ainsi que, bien-sûr, les commentaires racistes ou sexistes désormais devenu le sordide evergreen des réseaux sociaux.
Une partie de ce pays est désormais mûre pour le fascisme, dans un monde déjà bien fascisé ! 

N'oublions pas non plus, parmi ces commentaire, l'incontournable "de mon temps, on ne se plaignait pas et on savait faire des efforts". De loin mon préféré, et à ceux qui le tiennent avec leur autosatisfaction repue et leur mépris petit bourgeois, je réponds que si ils ont été assez cons, soumis, voire lâches, à l'époque, pour la fermer et ne pas se révolter, et bien c'est leur problème ! Qu'ils mangent leurs regrets et leur jalousie inconscients !

Et si finalement la jeunesse était l'une des grandes minorités opprimées en ce bas monde? 
J'en suis de plus en plus convaincu.

mercredi 1 juillet 2026

Cops are not all bastards / In Memoriam Josip Reihl-Kir


Ce post a été initialement publié le 1er juillet 2016, sur Yougosonic 1. Je le republie in extenso et sans retouches, aujourd'hui, 35 ans après les faits. 

"Tant que je serai le chef de la zone de police d'Osijek et de Baranja, la guerre entre Serbes et Croates n'aura pas lieu ici".

"Il vaut mieux des années de discussion, qu'une minute de guerre"

"La paix demande plus de courage que la haine"

"Ils me tueront, je le sais"

(Josip Reihl-Kir, 25 juillet 1955 - 1er juillet 1991)

Fait oublié mais pourtant notable, le 1er juillet 1991, une semaine après la déclaration d'indépendance de la Slovénie, Josip Reihl-Kir, policier croate dont le seul tort est d'être un "modéré", est assassiné près d'Osijek.

dimanche 28 juin 2026

Reprendre de la hauteur

Du 28 juin au 7 juillet 2026 se tient, principalement à Zagreb, la 15e édition du Festival Miroslav Krleža (prononcer "Keurlèja"). Comme son nom l'indique, cet événement culturel est 100% dédié à celui qui est considéré comme l'un des plus grands écrivains croates modernes, né à Zagreb en 1893 et mort dans la même ville en 1981. 

Miroslav Krleza est ainsi né citoyen de l'Autriche-Hongrie, et il mourra Yougoslave. Tout au long de ses 88 ans de vie, il sera bien-sûr aussi et avant tout Croate, une nationalité à l'époque de l'Empire, une nation, un peuple, au temps de la Yougoslavie. 
Et Croate il sera, avec toutes les variations, nuances, contradictions et aspirations que cette longue vie lui aura permis d'expérimenter, au coeur d'un territoire lui-même soumis à de nombreuses mutations politiques, historiques, culturelles, et même linguistiques. L'oeuvre de Krleža, ses thèmes, mais aussi la vie et la personnalité de l'écrivain, portent indéniablement la marque des soubresauts historiques qu'a connu la Croatie.

En tant qu'homme de lettres, Krleža aura le privilège d'être un témoin actif de son temps. Sur le plan littéraire, Krleža est certes un pur produit de la Mitteleuropa, avec des influences des Autrichiens Rilke ou Kraus, mais son hinterland culturel ne se réduit pas uniquement à cet ancrage logique, vu la position de Zagreb. Il intègre aussi les lettres scandinaves (Ibsen), russes (Dostoïevski) et françaises (Proust). Outre sa langue maternelle, Krleža parlait aussi allemand, hongrois, italien et français.

jeudi 25 juin 2026

Le sourire du monde futur



"La Slovénie est indépendante" titre le quotidien de Ljubljana "Delo", le 25 juin 1991. C'était il y a un 35 ans. Immortalisée par l'objectif de Robert Rajtić pour l'AFP, une députée du parlement slovène tient cette une "historique". Son sourire est franc, sincère, généreux, radieux comme les lendemains qui chantent et les instants suspendus aux allures de promesse.

Cette charmante dame au visage rayonnant se doute-t-elle que dans quelques heures, quelques jours, semaines et mois, la promesse de lendemains meilleurs se transformera en un cruel bain de sang, dont les civils seront les principales victimes? La "petite Slovénie" s'en sortira certes mieux que ses anciennes voisines, avec une "petite guerre", vite pliée, en dix jours, dont la soixantaine de morts, même s'ils sont déjà de trop pour tout pacifiste ou humaniste normalement constitué, semble dérisoire face aux plus de 200 000 tués estimés, et au 4 millions de réfugiés et déplacés, qui suivront un peu partout dans l'ancienne fédération.

dimanche 31 mai 2026

Prijedor, état des lieux


On commémore aujourd'hui, 31 mai, comme chaque année, "la journée des brassards blancs". Cette journée fait référence au 31 mai 1992 : ce jour là, les autorités nationalistes serbes fraîchement installées à Prijedor, dans le nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine, ont imposé aux non-Serbes de la ville de porter un brassard blanc et de marquer leur maison d'un trait blanc...Cet ordre fut le point de départ d'assassinats en pleine rue, puis de déportations, tortures, viols et massacres qui furent perpétrés dans les camps de concentrations installés sur le territoire de la commune : Omarska, Keraterm, Trnopolje.

En mémoire de ces sordides événements, chaque 31 mai est devenu "la journée des brassards blancs", "Dan bijelih traka" en V.O. Toute personne désireuse de se souvenir, et de soutenir celles et ceux qui luttent pour la mémoire et la reconnaissance de ces crimes, est invitée à porter un brassard blanc dans la vraie vie ou sur les réseaux sociaux, ou simplement à poster une photo ou une publication sur ce sujet. Si ma mémoire est bonne, l'opération a été lancée sur le web le 31 mai 2012, pour les 20 ans de la tragédie.

J'ai moi même participé à la journée cette année-là, en postant sur mon blog la photo qui ouvre le présent post, que j'avais dénichée sur le net. Je la repostais 2 ans après, cette fois-ci sur mon facebook.

Dans les deux cas, j'écrivais alors, à propos de la photo :"Adi Durmić pose seul avec son brassard blanc au coeur de la salle du Conseil de Sécurité de l'ONU à New York. La salle est déserte pour mieux symboliser les échecs de cette institution à protéger des populations civiles persécutées et massacrées en raison de leur race, nationalité ou opinions politiques."

mercredi 27 mai 2026

Le gouvernement serbe se détourne-t-il de la Russie? (spoiler : je ne pense pas)

A gauche, Russie (en russe), à droite Serbie (en serbe). 
Photo (c) Associated Press.

Le 26 mai 2026, la page facebook Patriote franco-ukrainien, a publié un post qui revient avec enthousiasme sur les récents propos de la présidente du parlement serbe Ana Brnabic (du même parti que le président Aleksandar Vučić), des propos qui dévoileraient une prise de distance envers la Russie. Le post a été republié par pas mal de monde et circule depuis.

jeudi 21 mai 2026

Corax, le serbo-croasse sans haine


Corax n'est plus. Sa ligne d'horizon a perdu son trait, ce 16 mai 2026. Il avait 93 ans. 

Corax, de son vrai nom Predrag Koraksić, était un dessinateur de presse et caricaturiste serbe. De Slobodan Milošević à Aleksandar Vučić, en passant par Boris Tadić et Tomislav Nikolić, sans oublier Tito ou le Croate Franjo Tuđman, il a croqué la plupart des hommes et femmes politiques de Serbie et parfois d'ailleurs en ex-Yougoslavie, n'épargnant personne, "ni la position ni l'opposition", comme on dit en serbe. Le tout dans son style inimitable et bien à lui, identifiable immédiatement.