dimanche 31 mai 2026

Prijedor, état des lieux


On commémore aujourd'hui, 31 mai, comme chaque année, "la journée des brassards blancs". Cette journée fait référence au 31 mai 1992 : ce jour là, les autorités nationalistes serbes fraîchement installées à Prijedor, dans le nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine, ont imposé aux non-Serbes de la ville de porter un brassard blanc et de marquer leur maison d'un trait blanc...Cet ordre fut le point de départ d'assassinats en pleine rue, puis de déportations, tortures, viols et massacres qui furent perpétrés dans les camps de concentrations installés sur le territoire de la commune : Omarska, Keraterm, Trnopolje.

En mémoire de ces sordides événements, chaque 31 mai est devenu "la journée des brassards blancs", "Dan bijelih traka" en V.O. Toute personne désireuse de se souvenir, et de soutenir celles et ceux qui luttent pour la mémoire et la reconnaissance de ces crimes, est invitée à porter un brassard blanc dans la vraie vie ou sur les réseaux sociaux, ou simplement à poster une photo ou une publication sur ce sujet. Si ma mémoire est bonne, l'opération a été lancée sur le web le 31 mai 2012, pour les 20 ans de la tragédie.

J'ai moi même participé à la journée cette année-là, en postant sur mon blog la photo qui ouvre le présent post, que j'avais dénichée sur le net. Je la repostais 2 ans après, cette fois-ci sur mon facebook.

Dans les deux cas, j'écrivais alors, à propos de la photo :"Adi Durmić pose seul avec son brassard blanc au coeur de la salle du Conseil de Sécurité de l'ONU à New York. La salle est déserte pour mieux symboliser les échecs de cette institution à protéger des populations civiles persécutées et massacrées en raison de leur race, nationalité ou opinions politiques."

mercredi 27 mai 2026

Le gouvernement serbe se détourne-t-il de la Russie? (spoiler : je ne pense pas)

A gauche, Russie (en russe), à droite Serbie (en serbe). 
Photo (c) Associated Press.

Le 26 mai 2026, la page facebook Patriote franco-ukrainien, a publié un post qui revient avec enthousiasme sur les récents propos de la présidente du parlement serbe Ana Brnabic (du même parti que le président Aleksandar Vučić), des propos qui dévoileraient une prise de distance envers la Russie. Le post a été republié par pas mal de monde et circule depuis.

jeudi 21 mai 2026

Corax, le serbo-croasse sans haine


Corax n'est plus. Sa ligne d'horizon a perdu son trait, ce 16 mai 2026. Il avait 93 ans. 

Corax, de son vrai nom Predrag Koraksić, était un dessinateur de presse et caricaturiste serbe. De Slobodan Milošević à Aleksandar Vučić, en passant par Boris Tadić et Tomislav Nikolić, sans oublier Tito ou le Croate Franjo Tuđman, il a croqué la plupart des hommes et femmes politiques de Serbie et parfois d'ailleurs en ex-Yougoslavie, n'épargnant personne, "ni la position ni l'opposition", comme on dit en serbe. Le tout dans son style inimitable et bien à lui, identifiable immédiatement.

samedi 11 avril 2026

Bilinguisme en Voïvodine : ne pas tomber dans le panneau !


Photo (c) blog de Antal Bozóki.

En ex-Yougoslavie, les panneaux routiers et autres plaques de rue n'indiquent pas seulement une direction ou une adresse. Ils sont aussi les indicateurs d'enjeux ou de tensions politiques à l'oeuvre dans le territoire concerné. Souvenez-vous des tentative d'introduire le cyrillique dans l'espace public à Vukovar, objet d'un tollé absolu ! Ou encore des nombreuses débaptisations des noms de rue, remplaçant Tito, les Partisans et la Révolution par, selon le pays, les grands monarques serbes, les ténors de l'oustachisme ou de hauts dignitaires musulmans pas forcément fréquentables...  Tout aussi indicatif est, à l'opposé, le maintien d'anciens noms ou appellations, Tito étant par exemple toujours discrètement honoré par quelques places et rues à son nom, ça et là, du Vardar au Triglav

Autre indicateur de la météo sociopolitique locale, la dégradation des panneaux est un sport lui-aussi fort répandu. Il s'agit le plus souvent d'effacer la langue ou l'alphabet honnis : alphabet cyrillique dans certaines régions de Bosnie-Herzégovine, alphabet latin dans d'autres, alphabet latin en Serbie, panneaux en albanais ou en serbe, selon l'endroit, au Kosovo, hongrois en Voïvodine (on va justement y revenir).

vendredi 5 septembre 2025

Le nationalisme croate d'Herzégovine vient faire sa promo à Strasbourg

 


Si vous habitez Strasbourg et avez un compte facebook, vous avez peut-être vu ce contenu sponsorisé sur votre "journal" : une conférence sur les accords de Dayton proposée par l'Association Parlementaire Européenne, une "organisation transpartisane à vocation européenne [qui] rassemble des membres du Parlement Européen issus de différents groupes politiques."
 
Je ne vais pas y aller par quatre chemins, cette conférence est très problématique de par son intervenante principale, l'eurodéputée croate Zeljana Zovko.

C'est assez complexe à comprendre pour qui n'est pas familier de l'ex-Yougoslavie/Bosnie-Herzégovine, mais je vais essayer d'être le plus clair et synthétique possible : 

dimanche 17 août 2025

Les femmes sont l'avenir de la Serbie (et du reste du monde)

Auteur/-trice de la photo inconnu/e. 
Source : réseaux sociaux.

C'est un aspect à ce jour insuffisamment abordé, à mon sens, quand on parle du mouvement social serbe en cours, et ce y compris en Serbie : la forte présence dans celui-ci, et de manière très impliquée, des femmes. De tous âges, de tous profils, métiers et milieux sociaux, de toutes opinions, croyances, philosophies, elles sont là, depuis les premiers jours, et souvent en premières lignes. Le cortège de tête des manifs serbes, ce sont souvent elles qui le forment. 

lundi 4 août 2025

Bajaga et ses censeurs

Comme bon nombre de Croates de sa génération, celle qui a dépassé la cinquantaine, mon pote Dalmate, qu'on appellera Dario, a grandi en écoutant du rock yougoslave, qu'il s'agisse de groupes croates, serbes, bosniens, voire slovènes.

Si Dario ne remet pas fondamentalement en cause le bien fondé de l'indépendance de son pays, il est aussi de ceux qui pensent que la Yougoslavie, sans avoir été parfaite, avait des vertus et des qualités, parmi lesquelles cette ouverture culturelle que, entre autres, la musique incarnait.

Dario a échappé aux pires traumatismes de la guerre d'indépendance. Par chance, le coin où il vivait n'étant pas en première ligne, et les missions de son groupe ont principalement consisté à surveiller le territoire proche, qu'il connaissait à la perfection. Il ne s'y est jamais rien passé de grave. Peut-être aussi qu'il a été épargné de missions plus périlleuses grâce à son culot juvénile : en effet, lorsque les agents de l'armée croate vinrent lui signifier qu'il était mobilisé, et qu'il fallait les suivre, Dario s'exécuta sans problèmes. Toutefois, sur le chemin vers le cantonnement le plus proche, il s'étonna auprès d'eux, dans un mélange de fausse candeur et d'ironie bien placée, que les fils de notables du coin, et notamment de ceux du parti HDZ au pouvoir, semblaient être exemptés de ce noble devoir patriotique, alors que le bas peuple ne paraissait pas bénéficier d'une telle dispense. Ce trait d'esprit critique fut-il identifié par ses supérieurs comme une absence d'exaltation patriotique et de motivation à mourir pour le pays ? Ceux-ci ont-ils donc préféré miser sur la connaissance que Dario avait du terrain ? On ne le saura jamais, mais cette petite marque d'indépendance d'esprit pose le personnage.

Après la guerre, Dario constate que dans le nouveau pays libre et indépendant, de nouveaux dogmes, politiques, religieux et économiques, ont remplacé les anciens, et qu'ils sont volontiers défendus de manière toute aussi intrusive et stupide que les précédents. D'ailleurs, sans surprise, ce sont parfois les mêmes personnes qui sont passées d'une idéologie à l'autre, et revendiquent leurs nouveaux crédos avec la même vigueur que ceux d'avant. Exerçant un métier de la fonction publique, il y déprime, ressentant l'impression de servir des intérêts inutiles, vides de sens, et qui le dépassent. Ce parcours le conforte dans sa progressive mise à distance du monde, ainsi que de ses congénères et de leurs petits ou grands arrangements avec l'existence. Avec sa compagne, elle aussi en rupture de ban, il se reconvertit dans un métier plus artisanal, et observe aujourd'hui la tragi-comédie humaine de loin, depuis sa baraque rudimentaire perchée en pleine nature, sur les hauteurs d'une bourgade balnéaire que le tourisme de masse transforme en fourmilière de juin à septembre. La mer est en contrebas et s'étale à l'horizon. Par temps clair, on distingue bien les différentes îles croates. A l'arrière de la maison se dresse la massive chaîne de montagnes du Biokovo, qui barre tout le littoral dalmate de sa métaphysique puissance minérale.

Dario continue occasionnellement d'écouter du rock serbe. Il n'a jamais cessé de le faire. Parce qu'il se fiche que quelqu'un soit serbe, bosniaque, français, allemand, ou, que sais-je encore, Herzégovinien ou Zagrébois (deux populations honnies et accusées de tous les maux en Dalmatie). Dans sa vision du monde, l'humanité se divise entre bonnes et mauvaises personnes, indifféremment de la nationalité et autres assignations du même genre. Et pour la musique, c'est pareil, il y a la bonne et la mauvaise musique.

Comme bon nombre de Croates de sa génération, Dario est fan de Bajaga i Instruktori, "Bajaga et les instructeurs", un groupe à mi-chemin entre pop et chansons, originaire de Belgrade et actif depuis les années 80 du siècle passé. La musique de Bajaga, Momčilo Bajagić à l'Etat civil (photo ci-dessus, en ouverture de post), et de ses musiciens (les "instructeurs"), n'est pas à mon goût un monument d'originalité ultime, mais elle s'écoute bien. De cette belle voix chaude et organique, dont sont dotés de nombreux locuteurs du serbo-croate, le chanteur y pose des textes poétiques, bien écrits, vecteurs d'imaginaires, et sur lesquels chacun peu projeter ses interprétations.