mercredi 27 mai 2026

Le gouvernement serbe se détourne-t-il de la Russie? (spoiler : je ne pense pas)

A gauche, Russie (en russe), à droite Serbie (en serbe). 
Photo (c) Associated Press.

Le 26 mai 2026, la page facebook Patriote franco-ukrainien, a publié un post qui revient avec enthousiasme sur les récents propos de la présidente du parlement serbe Ana Brnabic (du même parti que le président Aleksandar Vučić), des propos qui dévoileraient une prise de distance envers la Russie. Le post a été republié par pas mal de monde et circule depuis.


Ana Brnabić. 
Photo (c) Darko Vojinović/AP/SIPA.

Avant tout, et pour que ce qui suit ne soit pas mal interprété ou utilisé à de mauvaises fins, je précise qu'au nom de la fraternité et de la solidarité entre les peuples, autant que par détestation de tous les impérialismes, je soutiens fermement l'Ukraine dans son combat contre l'agression russe, et plus largement dans le droit de sa population à décider, librement et sans la permission de quelque puissance, de son avenir et de ses alliances. Voilà, c'est dit. J'exprime aussi ma sympathie et ma solidarité envers les citoyens de la Fédération de Russie, qui sont évidemment les premières victimes de la violence du régime poutinien. Ca aussi, c'est dit. 

Enfin, je n'ai rien à priori contre la page "Patriote Franco-Ukrainien", dont je lis les publications de temps en temps, mais toujours avec intérêt, et dont les positions me semblent globalement OK. 


Pour celles et ceux qui ne sont pas sur facebook, 
capture d'écran de la publication de "Patriote Franco-Ukrainien".

Cependant, en tant qu'observateur régulier de la Serbie depuis plusieurs décennies, je resterais pour ma part extrêmement prudent quant à la sincérité de cette prise de distance de Mme Brnabić envers la Russie. Explications.

De façon générale, la doctrine de la Serbie en matière de politique étrangère depuis les années 2000 est de louvoyer entre la Russie, l'Eurasie, la Chine, les Emirats, d'une part, et l'Occident, et plus particulièrement l'UE, d'autre part. C'est donc la doctrine de l'actuel gouvernement. Cet "en même temps" est une façon de manger aux deux râteliers et de posséder des leviers de pression et d'influence de chaque côté, même si en réalité, de mon point de vue, le levier russe sert davantage à faire pression sur l'UE, que le levier UE sur la Russie. L'UE a en effet une peur panique que la Serbie ne lui tourne le dos et ne bascule complètement dans l'orbite russe. L'objectif de ce double positionnement est aussi de satisfaire en interne la partie de l'opinion publique qui est pro-Russe, une opinion marquée majoritairement à droite et à l'extrême-droite, même si on trouve hélas aussi des courants et organisations de gauche qui continuent de penser que Poutine est un rempart contre l'Occident capitaliste, et font des fixettes obsessionnelles et récurrentes sur les nazis ukrainiens, sans jamais évoquer la filiation fasciste et nazie de l'agression russe...

En revanche, les Serbes favorables à l'adhésion de leur pays à l'UE restent, hormis peut-être dans certains milieux d'affaires, peu sensibles aux louvoiements du gouvernement serbe vers Bruxelles. Ils ont compris que la perspective d'entrée de la Serbie dans l'UE pataugera encore des années avec cette équipe au pouvoir qui souffle le chaud et le froid. 

Par ailleurs et quelques soient les déclarations des autorités serbes, la Russie reste un partenaire économique de premier plan en Serbie, notamment en matière énergétique : le gaz russe continue d'alimenter les foyers serbes, de surcroît "à prix d'ami", et c'est une des raisons pour lesquelles le gouvernement serbe n'a pas pu ni n'a voulu exercer de sanctions envers la Russie, et s'est juste "contenté" de condamner l'agression de l'Ukraine. Là encore, un louvoiement est-ouest, sans doute parfaitement compris et pardonné en sourdine par Moscou. Certes, la Serbie cherche des alternatives en matière énergétique, mais le processus demeure inachevé.

La Serbie a par ailleurs accueilli de nombreux citoyens russes depuis le début de la guerre en Ukraine : certes, beaucoup d'opposants à Poutine et de Russes réfractaires à l'idée d'aller se battre, merci pour eux, mais aussi bon nombre d'hommes et de femmes d'affaires proches du pouvoir russe, et même des membres du FSB. Une partie notable de ces alliés de Poutine s'est vue octroyée la nationalité serbe, signée de la main même de Mme Brnabić, ce qui leur permet de faire des affaires avec l'Occident et de contourner les sanctions. Ce point a fait l'objet d'une enquête de deux journaliste, une Serbe et un Russe, dans le média serbe en ligne Krik (à lire ici, pour les personnes comprenant le serbe). 

Station service Gazprom, à Belgrade.
Photo (c) Oliver Bunic/Bloomberg.

Ana Brnabić a tenu les propos relevés par "Patriote Franco-Ukrainien" lors d'une interview au très europhile portail Politico (podcast disponible ici), et cela à l'occasion d'un sommet international à Prague, ville de l'Union Européenne où l'on n'a jamais oublié, ni pardonné, "l'opération militaire spéciale" de l'été 1968, et où donc la russophilie reste un phénomène de niche, cantonné éventuellement aux arts et aux lettres (même si l'extrême-droite tchèque, ainsi que certains ultra-libéraux eurosceptiques locaux, tentent de faire bouger les lignes sur le sujet). Bref, les gens du gouvernement serbe savent très bien quel discours il faut tenir selon l'endroit et l'interlocuteur ! 

Par ailleurs, loin d'être une longue diatribe contre la Russie, l'interview a surtout vu Ana Brnabić s'en prendre à l'UE avec vigueur, sur plusieurs sujets, mettant en oeuvre une fois de plus ce mélange de louvoiement et de leviers de pression que j'évoquais. C'est en tout cas ce qu'en retient Politico dans son introduction à l'interview

Bref, difficile de croire que, tout d'un coup, le gouvernement serbe se serait rendu compte qu'il est temps de prendre ses distances avec Moscou. 

Les propos ont pourtant bien été tenus, et ont été rapportés par les médias serbes, comme par exemple le quotidien d'opposition Danas. Ils commencent d'ailleurs à être commentés, notamment, sans surprise, par des personnalités pro-russes, qui bien évidemment s'en offusquent. 

Que cache alors cette prise de position ? 

Première hypothèse, qui pourrait accréditer l'idée d'une distanciation réelle, le président serbe Aleksandar Vučić était ces jours-ci en Chine, et il y a signé d'importants contrats. Les investisseurs chinois sont déjà très présents en Serbie, notamment dans le domaine de la construction et des infrastructures, et les deux Etats cultivent et affichent leur "amitié" dans de nombreux domaines. Le touriste débarquant de l'aéroport de Belgrade appréciera d'ailleurs les jolis drapeaux chinois qui bordent la route menant au centre-ville, ainsi que les sinogrammes qui s'affichent ça et là dans l'espace public, tout ça donnant un exotique et suranné parfum de Révolution Culturelle. On le sait, la Chine soutient la Russie, ou au contraire s'en démarque, en fonction de ses intérêts. Du louvoiement habile, là aussi. Mais de façon globale, Pékin cherche à prendre et à conserver le leadership dans le fameux monde "multipolaire" sensé devenir une alternative au vieil Occident fatigué. Les difficultés de Moscou sur le front ukrainien, mais aussi la rampante, mais inexorable, implosion économique de la Russie, auraient-elles suggéré à Pékin que le moment est venu d'enfoncer le clou, et de frapper l'homme russe qui est à terre ? La Chine aurait-elle par conséquent soufflé, ou ordonné, à Aleksandar Vučić de prendre ses distances, sinon pas de contrats ?! Il n'y a que les interprètes présents au moment des discussions qui le savent !

Aleksandar Vučić (à gauche), à Pékin le 25 mai 2026, 
où il a reçu la médaille de l'Amitié de la République Populaire de Chine.
Photo (c) Radio Televizija Srbije.

La deuxième hypothèse d'explication, qui n'exclue d'ailleurs pas la première, serait selon moi liée à la vaste révolte citoyenne, initiée par les étudiants, à laquelle le gouvernement serbe est confronté. On le sait, cette révolte n'a jamais faibli à ce jour, malgré la répression violente des autorités.

On le sait aussi, le mouvement de lutte est très composite, fédérant quasiment toutes les sensibilités, de la gauche dite radicale à l'extrême-droite, en passant par toutes les nuances du spectre politique. Cependant, depuis la manifestation du 28 juin 2025 à Belgrade, où l'universitaire Milo Lompar, enflammé zélateur du collaborateur des nazis Milan Nedic et du criminel de guerre Radovan Karadzic, y a pris la parole, l'aile droite du mouvement citoyen tente d'en prendre le leadership... Malheureusement avec des succès certains depuis, comme le montre le récent mémorandum des étudiants sur le Kosovo. Hormis un passage suggérant à demi mot que cette question doit se discuter en lien avec la communauté internationale (donc à priori pas de guerre de reconquête, ouf !), ce mémorandum lunaire et n'articulant aucune feuille de route concrète, rappelle la pire rhétorique sur ce sujet toujours incontournable en Serbie, où rappelons-le, il est l'objet d'un fort consensus quant au sentiment d'injustice et de trahison, que cela plaise ou non. 

Or cette aile droite, qui tente de s'approprier la lutte en cours, affiche donc de solides tropismes pro-russes. Ayant lui-même un fort background d'extrême-droite, mais ripoliné en pseudo droite traditionnelle, le gouvernement serbe cherche à se vendre, notamment auprès de l'UE, comme un interlocuteur fiable, modéré, et un facteur de stabilité dans les Balkans. Traumatisés par leurs échecs durant les guerres yougoslaves, ses partenaires occidentaux ont en effet la hantise d'un nouveau conflit. Alors, aux sauts dans l'inconnu que constituerait une nouvelle donne politique, ils préfèrent dealer avec ce pouvoir autoritaire et corrompu, qu'ils croient connaître et qu'ils pensent avoir réussi à domestiquer. 

Confronté à cette révolte sans précédent dans l'histoire serbe récente, le gouvernement, décrédibilisé, ne parvient pas à l'arrêter. Dans ce contexte où il est de plus en plus acculé, il n'est pas exclu que Mme Brnabić se distancie de la Russie, sur le papier, pour simplement provoquer cette aile droite en quête de leadership, pour la braquer, et la pousser à la surenchère. Ce serait une stratégie qui permettrait d'accentuer les divisions au sein du mouvement, entre aile droite et aile gauche, pro-Russes contre pro-UE, néofascistes contre démocrates, etc.  ...jusqu'à la fragmentation, puis l'implosion pure et simple.

En parallèle, en se distançant de la Russie en façade, Mme Brnabić pourrait parvenir à raviver le soutien de l'UE. On l'a dit plus haut, cette dernière continue globalement de soutenir l'actuel pouvoir serbe. Bien-sûr, elle s'indigne mollement quand la répression lui paraît trop disproportionnée. Elle a également reçu des militants de l'opposition, mais rien de concret n'est sorti de ces rencontres, hormis des belles paroles consensuelles sur la démocratie, les valeurs communes et le bel exemple d'engagement citoyen que constitue la mobilisation de la jeunesse serbe. En réalité, l'UE ne connaît pas ni ne comprend véritablement la Serbie, sa société, son histoire, ses enjeux propres, ses dynamiques, ses espoirs et ses angoisses, et elle ne comprend pas plus cette jeunesse serbe indignée mais politiquement composite et inclassable ! L'UE cherche en fait surtout à préserver son influence et ses intérêts en Serbie. Bref, pour résumer, quelques nuages flottent sur la confiance de l'UE envers la Serbie depuis le début de la révolte, mais il suffirait de quelques éclaircies de la part de Belgrade pour que tout rentre dans l'ordre. La prise de distance avec la Russie, qu'affiche Mme Barnabić, pourrait être l'une de ces éclaircies qui contribuerait à ce que l'UE finisse par se distancer des étudiants, surtout si le mouvement cède à la surenchère de sa composante d'extrême droite. CQFD.

Pour terminer, deux choses :

1) je comprends bien-sûr l'enthousiasme qui peut se manifester chez les premiers concernés, envers toute attitude qui va dans le sens de la cause ukrainienne. Evitons toutefois de nous réjouir trop fort d'une prise de position qui, même si à priori elle sert des aspirations louables, vient d'un gouvernement corrompu, autoritaire, violent, nationaliste, bref, pas très différent de celui de Poutine ! Cela pourrait d'ailleurs aussi servir aux adversaires de la cause. 

2) les réflexions qui précèdent, et qui sont rédigées à chaud, ne sont que des hypothèses personnelles. Elles sont le fruit de ce que je connais et observe en Serbie, et je ne les partage que pour les verser à la réflexion des personnes intéressées par les sujets ici abordés. 

Des sujets où, comme pour plein d'autres, la prudence, l'esprit critique, et le recoupement d'informations, doivent rester de mise. 

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