On commémore aujourd'hui, 31 mai, comme chaque année, "la journée des brassards blancs". Cette journée fait référence au 31 mai 1992 : ce jour là, les autorités nationalistes serbes fraîchement installées à Prijedor, dans le nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine, ont imposé aux non-Serbes de la ville de porter un brassard blanc et de marquer leur maison d'un trait blanc...Cet ordre fut le point de départ d'assassinats en pleine rue, puis de déportations, tortures, viols et massacres qui furent perpétrés dans les camps de concentrations installés sur le territoire de la commune : Omarska, Keraterm, Trnopolje.
En mémoire de ces sordides événements, chaque 31 mai est devenu "la journée des brassards blancs", "Dan bijelih traka" en V.O. Toute personne désireuse de se souvenir, et de soutenir celles et ceux qui luttent pour la mémoire et la reconnaissance de ces crimes, est invitée à porter un brassard blanc dans la vraie vie ou sur les réseaux sociaux, ou simplement à poster une photo ou une publication sur ce sujet. Si ma mémoire est bonne, l'opération a été lancée sur le web le 31 mai 2012, pour les 20 ans de la tragédie.
J'ai moi même participé à la journée cette année-là, en postant sur mon blog la photo qui ouvre le présent post, que j'avais dénichée sur le net. Je la repostais 2 ans après, cette fois-ci sur mon facebook.
Dans les deux cas, j'écrivais alors, à propos de la photo :"Adi Durmić pose seul avec son brassard blanc au coeur de la salle du Conseil de Sécurité de l'ONU à New York. La salle est déserte pour mieux symboliser les échecs de cette institution à protéger des populations civiles persécutées et massacrées en raison de leur race, nationalité ou opinions politiques."
Adi Durmić était à l'époque membre de la délégation permanente de Bosnie-Herzégovine en poste à l'ONU. D'où son accès à la salle du Conseil de Sécurité. J'ignore ce qu'il est devenu, très peu de mentions le concernant sont disponibles sur le web. La photo elle-même, virale en 2012, est introuvable aujourd'hui, même en faisant une recherche par l'image. La mémoire du web, soumise au diktat des algorithmes et autres IA, est injustement volatile ...jusqu'à l'amnésie. Heureusement, j'avais précieusement conservée cette photo que je trouvais, et trouve encore, d'une puissance extraordinaire.
Elle mêle les codes de la performance et ceux de la photographie, le parti-pris esthétique et le parti-pris politique, sans que cela ne sonne faux ou racoleur. La composition de la photo, où la salle vide et immense écrase littéralement le personnage, semble suggérer l'impuissance de l'individu face à la bureaucratie institutionnelle et au temps long et feutré de la diplomatie et de ses arcanes, luxe que ne possèdent pas les victimes de guerres. Le noir et blanc semble figer le propos dans une dimension à la fois rétro, historique (comme les photos de nos livres d'histoire), mais aussi dans un climat futuriste oppressant, là encore très bureaucratique, clinique, glacé. On n'est pas loin de certaines scènes de Docteur Folamour, ou de l'atmosphère paranoïaque de séries de science-fiction US de la Guerre Froide. Entre passé, présent et futur, la photo semble dire l'étouffement, l'impuissance, le contraste béant entre les souffrances subies sur le terrain et leur "administration" par les institutions.
Pourtant, la posture, droite et ferme, d'Adi Durmić, incarne peut-être aussi une forme d'espoir, en tout cas un refus de se taire. Debout les bras croisés, le regard qu'on devine tourné vers nous, il semble autant figé dans la gravité et la solennité de ce qui est commémoré, que dans l'interrogation incisive et insistante, la demande de comptes, l'interpellation de celles et ceux qui, finalement, n'auront rien fait, ou rien pu faire, c'est selon...
Si je repartage cette photo aujourd'hui, c'est d'abord pour lui redonner vie et visibilité, mais aussi et surtout, parce que hélas, mille fois hélas, elle n'a rien perdu de son propos et de son actualité. De Gaza à l'Ukraine, en passant par tous les autres conflits et injustices que nos radars politiques, médiatiques ou personnels, laissent de côté, ce que Adi Durmić voulait dénoncer n'a pas changé, et a peut-être même empiré.
* * *
Reposons maintenant cette photo, et profitons de cette remise en lumière de ce qui s'est passé à Prijedor pour essayer de faire le point sur la situation sur place !
La ville-centre compte environ 30 000 habitants,
et son aire urbaine un peu plus de 90 000.
Photo (c) Climaborough.
D'abord, rappelons qu'après le retour à la paix, dans les années post-Dayton, les autorités de la commune, membres du SDS, le parti de Radovan Karadžić, n'ont jamais exprimé regrets ou excuses publiques, et ont toujours refusé que ces événements soient commémorés en quelques façons. Face à ce silence imposé, un habitant de la commune, Emir Hodzic, se dresse seul, le 31 mai 2012, en plein milieu de la place principale, avec un brassard blanc autour du bras gauche.
Emir Hodžić
(c) archives personnelles d'Emir Hodžić.
Une "performance" qui éveille les consciences et la mobilisation. L'année suivante, des centaines de personnes se regroupent au même endroit, malgré l'interdiction, et le rendez-vous deviendra annuel. Les militants demandent alors aux autorités qu'un monument soit érigé en souvenir des enfants qui ont été tués à Prijedor en 1992 et 1993, indifféremment de leur "ethnie", donc aussi les enfants serbes (102 enfants sont morts dans la ville, sur un total de 3176 victimes). Une revendication modeste (eu égard aux horreurs subies), et consensuelle à sa façon, mais qui est toujours de trop pour le pouvoir en place. Les arguments de celui-ci sont les mêmes que ceux que l'on entend à Srebrenica, et partout où règne le déni ou la minimisation des crimes commis : la paix est revenue, il faut tourner la page et aller de l'avant, un monument ne ferait que rouvrir les plaies et raviver les tensions.
De fait, 34 ans après ces terribles événements, les autorités locales de la commune, aujourd'hui issues du SNSD de l'infâme Milorad Dodik, le corrompu, autocratique et sécessionniste président de la Republika Srpska, refusent toujours la réalisation de ce monument. Seule concession connue à ce jour, symbolique et certes honorable, en 2017 la majorité SNSD a accepté de reporter le conseil municipal, qui tombait le 31 mai, afin que les élus souhaitant participer aux commémorations puissent s'y rendre.
Pendant ce temps là, la vie continue, et l'office du tourisme fait sa promotion.
Je ne puis m'empêcher de ressentir une forme de malaise en lisant ce slogan,
tout en pensant à ce qui s'est passé.
"J''aime Prijedor" écrit uniquement en cyrillique, danses et artisanat serbes, mémorial de la Seconde Guerre Mondiale devenu un "spot" de ski et donc partiellement dévitalisé de sa fonction mémorielle, la vidéo promotionnelle de l'office du tourisme est un bel exemple de révisionnisme nationaliste, certes subtil, "aimable", et muni de cautions (on aperçoit bien un minaret, vers la fin), démontrant, si besoin en était, que le tourisme est aussi un instrument de propagande.
"J''aime Prijedor" écrit uniquement en cyrillique, danses et artisanat serbes, mémorial de la Seconde Guerre Mondiale devenu un "spot" de ski et donc partiellement dévitalisé de sa fonction mémorielle, la vidéo promotionnelle de l'office du tourisme est un bel exemple de révisionnisme nationaliste, certes subtil, "aimable", et muni de cautions (on aperçoit bien un minaret, vers la fin), démontrant, si besoin en était, que le tourisme est aussi un instrument de propagande.
La tragédie silencieuse qui continue de hanter Prijedor s'incarne aussi dans le fait que certains survivants continuent de croiser leurs bourreaux dans la rue, les cafés, les magasins, car une bonne partie d'entre eux n'a jamais été inquiétée : seules 11 personnes ont été jugées pour ces faits à la Haye, et 4 par un tribunal bosnien, alors que la campagne d'arrestations, de déportations et d'assassinats, menée principalement par les forces de police de Prijedor de façon méthodique et "professionnelle", a forcément nécessité de nombreux agents, collaborateurs, sans oublier les donneurs d'ordre.
L'an dernier, le 30 mai 2025, la mairie a organisé en grande pompe les célébrations de la "Libération de Prijedor", car c'est comme ça que dans le rhétorique nationaliste serbe, on présente la prise de la commune par la police de Karadžić et les paramilitaires serbes, connus pour leur haut respect des conventions de Genève (de la même façon, cette rhétorique parle de "libération" de Srebrenica). Non contentes de commémorer le point de départ du cauchemar vécu par les Bosniaques et les Croates de la ville, les autorités se plaisent à instrumentaliser de façon malsaine l'histoire yougoslave, tissant un lien entre la Bataille de Kozara, qui s'est tenue non loin de là en 1942 et où les Partisans, en dépit d'une résistance courageuse, ont été défaits par les forces de l'Axe, et la fameuse "libération" de fin mai 1992. Un confusionnisme volontaire fréquent dans le nationalisme serbe, qui se pose volontiers en continuateur de la Yougoslavie, mais un crachat évident à l'idéal de fraternité, de solidarité et de résistance antifasciste que portaient les partisans de Tito.
Peinture murale à Prijedor, mettant sur le même plan les Partisans yougoslaves et l'autoproclamée armée de Republika Srpska, ainsi que la supposée continuité d'un idéal de liberté qui serait resté le même. Le nationalisme serbe adore se cacher derrière cette noble notion : les Serbes seraient avant tout un peuple passionnément attaché à la liberté, que toutes sortes d'ennemis - intérieurs et extérieurs - n'auraient de cesse d'entraver.
La drapeau au milieu est celui de la Republika Srpska. On notera également la juxtaposition de symboles communistes et chrétiens, avec à gauche le spomenik commémorant les Partisans tombés en 1942 ainsi que les victimes civiles de la bataille de Kozara. Je n'arrive pas à distinguer ce qui est dessiné sur la croix.
La drapeau au milieu est celui de la Republika Srpska. On notera également la juxtaposition de symboles communistes et chrétiens, avec à gauche le spomenik commémorant les Partisans tombés en 1942 ainsi que les victimes civiles de la bataille de Kozara. Je n'arrive pas à distinguer ce qui est dessiné sur la croix.
Malgré ces humiliations et une pression quotidienne, et donc un tableau d'ensemble lourd et sombre, des rayons de lumière traversent néanmoins la ville de Prijedor. Des militants et citoyens issus de toutes les communautés (il faut le rappeler pour éviter schématisations ou "ethnicisations" de ce sujet) se battent désormais depuis de longues années pour commémorer cet événement à travers la journée des brassards blancs mais aussi d'autres actions au long cours. Le but de ces militants est d'oeuvrer au dialogue et à la réconciliation au quotidien. Une aspiration qu'ils concrétisent grâce à un patient travail de terrain, horizontal et au plus près des gens. Ce travail prend des formes multiples, proches de ce qu'on appelle en France l'éducation populaire : activités de culture et de loisirs, éducation à la citoyenneté, temps de rencontres et de partages, éveil à l'histoire et à des valeurs comme l'antifascisme, visites des mémoriaux de la IIe Guerre Mondiale et des camps de concentration mis en place en 1992. Sans surprises, les femmes sont très actives dans le travail de mémoire des crimes commis et de réconciliation entre les communautés. Des ONG pacifistes sont aussi impliquées, comme le Centre d'Action Non Violente (Centar za Nenasilnu Akciju) qui réunit des vétérans des armées qui se sont autrefois affrontées. Leur démarche, qui consiste à écouter le vécu et les souffrances de chaque partie, ainsi qu'à se souvenir publiquement des morts, civils ou militaires, de chaque communauté, est exemplaire et permet un dépassement de la politisation et de l'ethnicisation des victimes.
S'il faut honorer les nombreux anonymes et simples citoyens engagés dans ce travail, deux personnes méritent d'être saluées pour leur action : Edin Ramulić et Branko Ćulibrk, du très actif centre de jeunes KVART. Les deux hommes portent en eux, parmi d'autres, la tragédie de cette ville. Leurs histoires racontent les vies brisés et les traumatismes, de part et d'autres des communautés déchirées par la guerre. Mais elles sont aussi intéressantes dans les cheminements intellectuels et éthiques qui ont été ceux de ces deux militants.
Bosniaque, Edin Ramulić a été déporté au camp de Trnopolje. Il avait 21 ans, et ne doit sa survie qu'à son visage encore poupin, enfantin, qui le fait passer pour un jeune adolescent, et lui vaut l'indulgence de ses geôliers. Son frère, son père, et cinq autres membres de sa famille n'auront pas cette chance et seront assassinés. Trois corps n'ont jamais été retrouvés. Ses souffrances, loin de nourrir une haine ou un désir de vengeance, lui font au contraire éprouver de l'empathie pour les victimes serbes d'exactions, déplorant par ailleurs que ces victimes soient ignorées et inaudibles dans les territoires où elles sont démographiquement minoritaires. C'est cette empathie et ce constat qui le poussera à s'engager. Edin Ramulić est très critiques envers certains partis de sa communauté (comme par exemple le SDA, de Bakir Izetbegović), qui, tout en prétendant défendre une Bosnie-Herzégovine unitaire et pour tous, refusent de commémorer la mémoire de victimes serbes de violences. Il est à ce titre un artisan de la dépolitisation et de la "désethnicisation" des commémorations, interdisant aux partis politiques et aux dignitaires religieux de participer aux cérémonies. Il rappelait d'ailleurs, le 29 mai 2026 dans le média indépendant Buka, sa ligne de conduite en matière de culture du souvenir : "Je pense que COMMENT on parle des crimes commis est bien plus important que combien de fois on en parle et combien de personnes seront présentes dans l'espace public [pour les commémorer]. Notre problème fondamental est la manière dont on parle de ces crimes, et qui en parle. Dans la pratique, nous avons une situation dans laquelle nous ne devrions pas laisser parler de ces crimes les gens qui ont des ambitions politiques, en particulier en période d'élections. Quelles que soient leurs intentions, ce sont eux qui, précisément, causent le plus grand dommage, non seulement aux victimes, mais aussi aux relations futures entre les gens".
De son côté Branko Ćulibrk a 7 ans quand il apprend la mort, au début de la guerre, de son père, engagé volontaire dans l'armée de Republika Srpska. Branko Ćulibrk grandit et se construit avec l'interrogation, obsédante et hautement psychanalytique, du choix de ce père de s'engager dans l'armée de la Republika Srpska, alors qu'avant-guerre c'était un homme tolérant, ouvert et pacifique. Ne trouvant nulle réponse de la part des institutions, où son père est présenté comme un valeureux patriote qui a donné sa vie pour la Republika Srpska, ce questionnement l'amène peu à peu à investiguer ce qui s'est passé à Prijedor à partir du 31 mai 1992. Loin de devenir un nationaliste serbe, ce à quoi il était à priori - de ses propres dires - "assigné", Branko Ćulibrk devient l'un des plus actifs garants et défenseurs de la mémoire de ce qu'ont subi les non-Serbes de la ville.
Branko Ćulibrk.
Photo (c) Mreža Mira
Photo (c) Mreža Mira
Egalement homosexuel et militant LGBTIQ+, il semble d'ailleurs réticent à se déclarer véritablement comme Serbe, se disant plutôt "considéré comme étant serbe", parlant de sa nationalité "ethnique" comme d'une forme d'assignation, de la même façon qu'on peut être assigné "homme", "hétérosexuel", etc... Ou comment les déconstructions propre au militantisme LGBTIQ+ et aux études de genre viennent questionner les notions d'identité ethnico-religieuses. Un parcours et un positionnement significatif, ainsi qu'un bel exemple de déclinaison locale de l'intersectionnalité des luttes.
Comme chaque année, les différentes organisations engagées dans la Journée des brassard blancs se sont cotisées pour publier un faire-part de décès en mémoire des enfants tués en 1992 et 1993. Le faire-part figure ainsi dans le "Kozarski Vjesnik" ("le Messager de Kozara"), qui, ironie et absurdité du sort, est le journal municipal de Prijedor. Comme l'exprimait KVART sur sa page facebook le 29 mai 2026, les organisations, dont la liste se trouve en bas à droite, espèrent que la prochaine fois, la Ville de Prijedor s'ajoutera publiquement à cette liste.
Photo : capture d'écran de la publication sur facebook.
Prijedor est devenu l'épicentre d'actions mémorielles "réussies" et fédératrices, car véritablement citoyennes, c'est à dire justement débarrassées de toute ethnicisation ou de toute récupération politique et religieuse.
Au delà de ce précieux travail lié aux questions mémorielles et à la réconciliation, les habitants dépassent les fractures ethnico-politiques dans d'autres champs, comme la scène musicale, très vivante, ou encore l'écologie, un enjeu majeur aujourd'hui, alors que la mine de lignite de Bukova Kosa pollue Prijedor et ses environs, notamment l'air et l'eau. Certains éleveurs de la région ne peuvent plus consommer cette dernière, ni abreuver leurs bêtes. Sans surprises pour qui connaît les pratiques politiques locales en matière de marchés publics et de développement économique, l'ouverture de la mine s'est faite sans concertation ni respect des normes environnementales. Regroupés autour de l'artiste Jelena Topić, les militants écologistes sont activement mobilisés pour obtenir la fermeture du site, sans succès pour le moment, mais sans découragement de leur part non plus.
Jelena Topić est connue d'abord pour sa performance réalisée en 2013, intitulée "Glasno ćutanje", "Silence fort". Alors étudiante à l'Académie des Arts de Banja Luka, la jeune femme s'est tenue debout sans rien dire, trois heures par jour, trente jours durant, sur la place centrale de Prijedor.
La performance est très vite devenue virale dans les médias et sur les réseaux sociaux. Elle a été à ce titre largement commentée, et interprétée de façons diverses. Chacun y a projeté ses propres préoccupations et intentions. C'était précisément l'objectif de l'artiste, qui voulait que de ce "silence fort" sorte un "bruit social" (sic), où "l'individu, mais aussi la société toute entière, appréhenderaient leurs pensées. Qu'ils puissent se reconnaître, et reconnaître leur environnement, à travers l'interprétation qu'ils en retirent". A ce titre, et même si Jelena Topić n'a jamais clarifié ce point, il est impossible de ne pas faire aussi un lien avec les silences assourdissants liés aux crimes de guerre, à Prijedor et ailleurs, même si cela reste une interprétation parmi d'autres. Photo (c) Blic.
Interrogée en 2025 sur le fait que les femmes sont nombreuses à s'engager pour des causes en Bosnie-Herzégovine, l'artiste devenue militante écologiste répond : "Il est peut-être temps que l'on donne toute leur place aux énergies féminines, et que l'on prenne exemple sur la façon qu'ont les femmes de mener les luttes. Une façon d'agir qui est aussi bien méthodique qu'empathique et assertive, en tout cas bien différente de la violence, de l'agressivité, et de tout ce qu'on a vu ces dernières décennies dans ce territoire".
Si tout n'est pas parfait et que les différents combats doivent se poursuivre, cette ville moyenne peut aujourd'hui se targuer d'abriter un riche vivier d'associations et d'ONG, ainsi que d'une grande vitalité socioculturelle et citoyenne, qui font que, petit à petit, la haine et les divisions ont reculé.
"La vraie division est aujourd'hui davantage partisane qu'ethnique" confiait Edin Ramulic à Al Jazeera Balkans en 2022, en évoquant notamment la discrimination qui touche les citoyens qui ne sont pas membres du SNSD, ou de son partenaire de coalition du Demokratska Fronta, dans l'octroi d'argent public ou en matière d'emploi au sein de la collectivité locale. "Les Serbes [de Prijedor] qui ne sont pas proches de ces partis ont un autre traitement que ceux qui les soutiennent". Sans surprises là encore, et comme ailleurs en ex-Yougoslavie, les partis au pouvoir pratiquent assidûment corruption, clientélisme, népotisme, et autres intimidations afin de rester en place. C'est tout un système d'instrumentalisation et de contrôle qui est en place, et doit en partie sa survie au nombre de personnes qui en tirent des avantages financiers ou en nature. Le nationalisme affiché par un parti comme le SNSD est certes sincère, mais sa fonction est aussi d'entretenir les tensions et de détourner l'opinion de tout cet ensemble de comportements illégaux et criminels dont les élus et leurs soutiens sont coutumiers. D'où entre autres ce refus d'ériger le monument en mémoire des enfants tués en 1992 et 1993.
Mais celui-ci pourrait finalement voir le jour, quoi qu'il arrive et n'en déplaise à l'équipe au pouvoir à Prijedor. Dans un autre article paru le 29 mai 2026 dans Buka, le représentant des familles d'enfants assassinés, Fikret Bačić, annonce que le monument pourrait un final être érigé sur un espace privé. Des propriétaires de terrains se seraient en effet manifestés, proposant d'accueillir gratuitement le monument sur une parcelle. Un concours va en tout cas être lancé pour la conception du monument, invitant artistes, designers, architectes à proposer un projet. "Le monument a du sens pour toute la population, qu'elle soit croate, serbe ou bosniaque (...). Sur la liste des victimes figurent des enfants de [ces trois nationalités]. Le monument satisfait bien-sûr les parents des enfants assassinés, mais son message s'adresse à tous les citoyens. Nous imaginons ce monument comme un espace à caractère éducatif, qui devra rappeler aux générations futures que de telles choses ne doivent pas se reproduire !", indique Fikret Bačić. A suivre.






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