jeudi 25 juin 2026

Le sourire du monde futur



"La Slovénie est indépendante" titre le quotidien de Ljubljana "Delo", le 25 juin 1991. C'était il y a un 35 ans. Immortalisée par l'objectif de Robert Rajtić pour l'AFP, une députée du parlement slovène tient cette une "historique". Son sourire est franc, sincère, généreux, radieux comme les lendemains qui chantent et les instants suspendus aux allures de promesse.

Cette charmante dame au visage rayonnant se doute-t-elle que dans quelques heures, quelques jours, semaines et mois, la promesse de lendemains meilleurs se transformera en un cruel bain de sang, dont les civils seront les principales victimes? La "petite Slovénie" s'en sortira certes mieux que ses anciennes voisines, avec une "petite guerre", vite pliée, en dix jours, dont la soixantaine de morts, même s'ils sont déjà de trop pour tout pacifiste ou humaniste normalement constitué, semble dérisoire face aux plus de 200 000 tués estimés, et au 4 millions de réfugiés et déplacés, qui suivront un peu partout dans l'ancienne fédération.

Dans l'entre-deux du basculement dans l'indépendance, cohabitation surréaliste du panneau frontalier de la République Socialiste Fédérative de Yougoslavie - République Socialiste [fédérée] de Slovénie, 
et du nouveau panneau de la République de Slovénie [indépendante]. 

La guerre, le jeune Etat slovène indépendant la pratiquera autrement, de façon feutrée, discrète et stérilisée comme un hygiaphone de l'administration publique, en effaçant des registres de l'Etat civil les citoyens insuffisamment slovènes: des Serbes, Monténégrins, Bosniaques, Croates, ou Macédoniens, pourtant installés là depuis des décennies pour raisons personnelles, professionnelles ou familiales, mais incarnant un boulon impur dans l'engrenage de la renaissance nationale (on en avait parlé ici).

Hormis quelques rares cas de ratonnades ou d'intimidations par la délinquance d'extrême droite, la violence sera donc principalement bureaucratique, et se fera globalement dans l'indifférence des mères patries nouvellement crées ou en phase de création plus au sud, il est vrai davantage occupées à jeter de l'huile sur le feu dans les bourbiers croates, bosniens, kosovars...

Milošević s'intéressait peu à la "petite république alpine", comme on aime à la nommer gentiment dans la presse francophone, et il ne pouvait jouer sur le levier de la communauté serbe, ici insignifiante et historiquement peu ancrée sur le territoire, contrairement aux nombreuses populations serbes de Croatie et de Bosnie-Herzégovine.

Barricades montées par des civils. 
Quand un pays prend son indépendance, tout le monde s'y met.

Il n'y avait pas non plus de lourd passif historique à solder entre les Slovènes et les Serbes, pas de litige territorial ni d'agressivité mutuelle majeure. L'animosité s'exprimait cependant quand même dans un racisme essentiellement culturel et économique, la Slovénie ayant opté pour l'agenda indépendantiste dans la perspective de cesser de financer, avec son haut niveau de vie de pays "rigoureux et travailleur", ces "flemmards attardés du Sud". C'était du moins le leitmotiv qui ressortait des discours que l'on entendait alors, complétés du paradigme de "la Mitteleuropa contre les Balkans", lui aussi invoqué comme justification au divorce, voulu à l'amiable.

Chez "les flemmards attardés du Sud", le racisme anti-slovène s'exprimait en miroir inversé, avec un mépris affiché pour "les garçons de ferme de l'Autriche", l'aimable surnom attribué aux Slovènes, avec tout ce qu'il suggère de poncifs en termes de psychorigidité typiquement teutonne, de froideur austère, d'amour coupable du travail bien fait, sans compter le soupçon godwinien du tropisme nazi, qui hante, c'est bien connu, tout peuple de culture ou sous influence germanique. Mais il y avait aussi un procès en servilité qui s'exprimait : les garçons de ferme sont des exécutants de leurs maîtres. Les Serbes se targuent d'avoir brisé l'oppression de l'Empire d'Autriche puis d'avoir combattu les nazis. Ils se voient aussi comme un peuple fondateur et garant de cette Yougoslavie qui a permis aux Slaves du Sud de s'émanciper de leurs anciens maîtres. Dans cette représentation, la supposée servilité envers l'Autriche, qui s'incarne  dans le projet indépendantiste slovène, est vue en Serbie comme une indécente et coupable trahison. 

La défense territoriale slovène attend la JNA.
Ironie de l'histoire: l'un des points forts de la politique de défense de la Yougoslavie, ces unités de réservistes dans chaque république fédérée, faciles à mobiliser et donc prêtes à réagir, allaient se retourner contre elle et précipiter son effondrement. 

La JNA, de son côté, allait glisser du ciment multiethnique qu'elle devait être, vers le bras armé des intérêts serbo-serbes.


Avant le conflit, ces clichés, déjà présents en sourdine, n'empêchaient pas inconsciemment une pointe d'envie et de jalousie mutuelle, les Slovènes fantasmant sur la "décontraction" sudiste, et les "sudistes" admirant les performances et la modernité des "nordistes".... Pour l'anecdote, cette admiration de la modernité slovène allait jusqu'aux fantasmes sexuels, puisque dans l'inconscient collectif yougoslave, les Slovènes, hommes ou femmes, étaient jugé-e-s les plus libéré-e-s, à concurrence toutefois avec les Hongroises de Voïvodine ou de Slavonie, considérées elles aussi comme fort émancipées.

Sauf que, à l'heure de la crise inter-yougoslave, ce qui pouvait être éventuellement, et de manière ambivalente, sympathique et désirable, est devenu l'objet de la détestation. L'ambivalence se retourne en quelque sorte et dévoile sa face sombre et misanthrope. Au delà des préjugés négatifs susmentionnées de part et d'autres, point d'envie d'en découdre physiquement ne domine pourtant. Mouchés dans leur orgueil par les velléités d'indépendance économique de leurs "compatriotes" du nord, les Serbes les plus nationalistes se contenteront au départ de boycotter les produits slovènes qui irriguent leur marché. Les "mauvais patriotes serbes", eux, se précipiteront sur les packs de bière slovène à prix trois fois cassés. 
Quant aux Slovènes, ils espèrent partir sans casse ni douleur...


La JNA près de Bregana, à la frontière croato-slovène.


Concernant les coulisses de la dislocation et leurs intrigues de couloir dans les arcanes de l'ancien parti communiste yougoslave, recyclé en diverses officines nationalistes, on sait aujourd'hui que Milošević avait plus ou moins laissé entendre à Milan Kucan, le président slovène ayant le privilège d'amener son peuple à l'indépendance, qu'il s'opposerait à cette dernière davantage pour la forme que sur le fond... Et on sait aussi aujourd'hui plus ou moins que l'espèce de "drôle de guerre", comme elle fut parfois nommée, entre la JNA et la défense territoriale slovène, était là "pour faire semblant", pour dire "on fait un peu la guerre pour montrer qu'on ne se laisse pas faire".

La "guerre des dix jours" en Slovénie n'est donc qu'un galop d'essai, un échauffement, une démonstration de force pour donner l'impression qu'on protège l'intégrité de la Yougoslavie. Mais dans le collimateur de Milošević, c'est surtout la Croatie, en train de prendre le large elle aussi, qui est visée. Ca tombe bien pour lui, côté croate, où on vient aussi de proclamer l'indépendance, le camp des extrémistes, des va-t-en-guerre et des zombies oustachistes de la diaspora, intrigue afin de l'emporter face à celui préconisant un divorce sans casser la vaisselle. Derrière la "modération" de façade en mode "nous aussi, on est des Européens policés et rigoureux", destinée à se vendre auprès de la CEE et de l'Occident, la Croatie se prépare discrètement à mater par la force sa turbulente minorité serbe et tous ceux qui croient encore que le dialogue avec cette dernière est possible. On en avait parlé dans le blog avec la tragique affaire Reihl-Kir.


Affrontements entre "territoriaux" slovènes et JNA au poste frontalier de l'Italie de Rožna Dolina.
"Petrol" est une chaîne de station-services mais il est difficile de ne pas voir là une image symbolique.

Néanmoins, avec cette guerre brève et présentée encore aujourd'hui comme peu meurtrière, un rubicon est franchi et la stupeur est générale, sur place et dans le monde. Comme un symbole de l'absurdité de ce premier affrontement, et de ceux qui vont suivre, on retient de ce premier coup de force le témoignage de Bahrudin Kaletović, un appelé bosniaque de la JNA, âgé de 19 ans, envoyé du jour au lendemain du service militaire à la "vraie guerre". Non seulement, le jeune homme y voit mourir quatre de ses camarades, alors que les officiers qui les envoient au casse-pipe ne souffrent aucune perte, mais il ne comprend pas le sens de cette guerre. La vidéo, tournée par la seule et ultime chaîne de télé encore yougoslave et "yougoslaviste", Yutel, basée à Sarajevo, demeure toujours aujourd'hui un "hit" tragique de cette guerre insensée, régulièrement relayé sur les réseaux sociaux.


Le reporter: "vous savez pour quelle raison vous êtes là, pourquoi il y a cette guerre ?"
Le soldat: "Pfff...qu'est ce que j'en sais, moi ?!
...De ce que j'ai pigé, eux, ils veulent soi-disant faire sécession, et nous, soi-disant, on les en empêche!"

Le jeune homme est aussi le symbole de cette jeunesse yougoslave, innocente, ouverte, moderne, qui avait à priori l'avenir devant elle, et qui se retrouve, du jour au lendemain, à ramper en treillis au milieu d'un merdier qui ne fait que commencer...

Au passage, ce sacrifice d'appelés du contingent montre le cynisme dégueulasse des autorités (serbo-)yougoslaves, déjà prêtes à tout à cette époque pour défendre leurs intérêts. Ce n'est hélas que le début. En Slovénie, point de cynisme, mais beaucoup d'indifférence. Signe du fossé qui s'est creusé entre les nations yougoslaves, la mort d'appelés de la JNA, et plus globalement de soldats pas tous va-t-en guerre, suscite peu d'empathie ou d'états d'âme en Slovénie à cette époque, jusqu'à aujourd'hui : elle est au mieux présentée comme fâcheuse, mais s'accompagne en général du petit couplet que "c'est la guerre, et dans la guerre il y a des morts"... Je l'ai souvent lu ou entendu, et je l'entends encore parfois, même de la part de braves gens tout à fait sympathiques et dépourvus de haine envers leurs anciens concitoyens.

En ouvrant sur le sourire radieux d'une députée slovène lors d'un jour historique pour la Slovénie, ce post pose la question de l'acte, mais aussi de son jour d'après, de ses conséquences. La députée est-elle consciente de ce qui risque de suivre, les signes d'une possible escalade étant déjà nombreux? Demeure-t-elle dans l'illusion que la séparation se terminera au mieux ? Que la Yougoslavie finira à l'amiable, dans des négociations policées et courtoises ?

Ou bien se dit elle que les jeux sont faits, que les dés sont jetés, qu'il n'y a pas d'omelettes sans casser les oeufs, que tant pis, "inch'allah", et advienne que pourra ?

Image de la "drôle de guerre" slovène, 
une guerre dite "peu meurtrière", sauf envers ceux pour qui elle l'a été... 

Dans tous les cas, ce sourire semble mettre en veilleuse la responsabilité de l'acte, sa gravité, ses conséquences, pour n'en retenir que l'instant suspendu de sa concrétisation, et de l'euphorie qui va avec. Parfois l'acte de rupture semble plus important que la rupture elle-même et que ses conséquences.

Des soldats de la JNA se rendent...
Le climat est moins détendu qu'au parlement slovène.

A travers ce qui précède, je n'insinue rien d'agressif ni d'essentialiste envers la Slovénie, comme si ce pays portait la responsabilité pleine et entière des horreurs qui ont suivi, et ne devrait mériter que mépris voire haine.  Ce serait un raccourci malhonnête et excessif, même si c'est un discours qu'on entend parfois, par jalousie envers ces Slovènes qui s'en sont tirés à temps et à bon compte.

Le pays est certes une pièce du puzzle, ou plutôt du château de cartes. Il a à ce titre sa part de contribution, volontaire ou involontaire, dans la tragédie yougoslave.

Mais les choses sont pourtant à la fois plus compliquées et plus nuancées.

Comme je le disais plus haut, et comme le rappelle l'ancien correspondant de l'AFP en Yougoslavie, le Serbe Jovan Matić (qui est aussi un militant pacifiste et un musicien du groupe de reggae serbe Del Arno Band), dans un instructif témoignage sur la prise d'indépendance slovène, il n'y a pas d'animosité globale des Slovènes envers les Serbes. Le correspondant, lui-même d'origine serbe, est accueilli courtoisement, certes avec détermination sur le choix indépendantiste, mais sans agressivité, par ceux qui veulent couper le cordon d'avec la Serbie.


Des appelés de la JNA durant la soi-disante "drôle de guerre" qui frappe la "petite république alpine". La guerre en Slovénie a collectionné les euphémismes et les diminutifs dans la presse occidentale. Sur le terrain, avec ou sans édulcorants langagiers, une blessure reste une blessure, et un mort reste un mort.

A côté de ces raisons économiques, de ce désir égoïste et donc peu sympathique de garder ses richesses pour soi, il y a aussi la peur, davantage légitime et acceptable, d'être entraîné dans un conflit d'envergure, que les calculs cyniques et machiavéliques de Milošević, et accessoirement de son meilleur ennemi Tudjman, rendent peu à peu inéluctable. Bref, si la Slovénie met les bijoux de famille à l'abri du cousin sudiste supposé agité et paresseux, elle sauve aussi ses fesses pour le jour où le cousin décidera de régler à coup de flingues les litiges avec le reste de la turbulente fratrie.... On ne peut pas complètement reprocher à quelqu'un de vouloir sauver sa peau.

A l'époque où l'indépendance de la Slovénie devient inéluctable, le chanteur serbe Djordje Balasevic, pourtant figure de l'antinationalisme en Serbie, compose une chanson contre les Slovènes quittant le navire : "Laku noć, braćo Janezi", "Bonne nuit, frères Janezi !". Ce dernier mot vient du prénom slovène Janez, Jean en français, prénom le plus courant en Slovénie. Janezi, littérallement, "les Jeans", est un terme péjoratif pour désigner les Slovènes. J'ai traduit la chanson, car j'estime que c'est un document qui raconte l'époque et les sentiments complexes qui y voient le jour. J'ai parfois légèrement réadapté le texte ça et là par rapport à l'original, pour qu'il rende aussi bien en français qu'en serbo-croate. A noter que les mots en gras sont des mots mis en slovène, non en serbo-croate, dans la version originale.


Laku noć braćo Janezi
Bonne nuit, frères Janezi
Shvatam vas, sve su to geni
C'est dans vos gènes, j'ai bien compris
Mame vas habsburški kavezi
Les cages des Habsbourg vous ont éblouis
Neko je rođen da seni 
On naît pour être une ombre aussi

Malo ste plebiscirali
Votre petit plébiscite a été voté
Pre tog ste puno rovarili
Avant lui, vous nous avez fait marcher
Tovariši, dugo ste svirali
Camarades, votre petite musique longtemps a joué
Dok se niste natovarili
Avant que cela ne finisse par vous peser

Ajte vi, braćo Slovenci,
Allez, vous, frères Slovènes
Nemojte s tim da se šalite
Votre plaisanterie est vaine
Samo vas čekaju Nemci
Seuls vous attendent les Allemands 
Samo im vi još falite
A eux encore vous manquez seulement

Kvarni ste, jadna vam majka,
Malheureuse soit votre mère, vous vous êtes taris
Nismo iz istog filma
Nous ne sommes pas du même film
I dečki iz trećeg rajha
Et les garçons du Reich nazi
Za vas su GG firma
Sont pour vous comme des intimes

Ne kunem, ne kunem i ne pretim
Aucun serment, aucun serment, ni même de menace dans ce que je dis
Sve ovo smatrajte šalom
Considérez tout cela comme une plaisanterie
Ja neću da vas se setim
De ma part vous n'aurez que l'oubli
Ni kad budem gledao slalom
Même quand je regarderai vos exploits à ski

Na nama svako ućari
Tout le monde sur nous a les yeux fixés
I vi ste tako odlučili
C'est vous qui l'avez décidé
Laku noć braćo smučari
Bonne nuit frères qui aimez skier
Dobro ste mi se smučili
Vous avez fini par bien m'ennuyer

Želim vam mir i spokojstvo
Je vous souhaite paix et tranquilité
I slavu vašoj zastavi
Que votre drapeau connaisse gloire et renommée
Bilo je zadovoljstvo
C'était un plaisir de vous avoir croisés
Jebo nas ko nas sastavi
Qui nous a mis ensemble nous a bien baisés !

Provocatrice, la chanson joue en apparence sur les pires clichés à l'égard des Slovènes, celui  des valets de l'Autriche et des suppôts du Troisième Reich, que seule l'Allemagne désormais attendrait. En réalité, la chanson est une satire, avec plusieurs niveaux d'interprétation. 

Le premier degré, le sens littéral, est celui de la rancoeur et du dépit haineux : dégagez chez vos maîtres autrichiens et vos amis nazis allemands ! On vous a beaucoup donné, vous avez bien profité, maintenant partez, je veux vous oublier !

Mais dans un second degré qui se devine aisément à travers certaines clés que donne Balašević ("Considérez que tout cela n'est que plaisanterie"), la chanson se moque peut-être aussi des clichés insultants envers les Slovènes, le procès en servilité et en nazisme, même si le doute demeure, et contribue au malaise, diffus mais palpable, qui habite la chanson, quelle que soit l'interprétation qu'on en fasse. 

Troisième lecture possible, qui n'exclue pas la précédente, la chanson est une chanson d'amour, mais d'un amour contrarié ou qui se meurt. Elle raconte la déception et l'amertume face à la rupture amoureuse : dans les sentiments contradictoires qui nous minent alors, on dit à l'autre à la fois d'aller bien se faire foutre, tout en souhaitant à l'autre, quand même, bonne chance pour la suite. Ce me semble être ici l'intention de Balašević. 

Enfin, on peut voir dans cette chanson ironique et ambiguë un miroir de ce que ressentaient certains Serbes à cette époque, ceux qui n'étaient pas nationalistes, mais de bonne volonté, attachés avec ferveur, et un brin de naïveté, à la Yougoslavie et à son vivre-ensemble, et qui, tout d'un coup, ne comprenaient pas ce qu'on leur reprochait, ne se sentaient nullement dominants ni oppressants, et ne voyaient pas pourquoi il fallait se séparer. Cette chanson, c'est aussi l'expression de la blessure de ceux qui ne pensaient pas à mal et n'avaient rien demandé, mais se retrouvaient malgré eux assignés et classés comme ennemis. 

On le constate dans la vidéo ci-dessus, malgré la mauvaise qualité de l'image et du son, le ton de la chanson est faussement badin, l'ironie est évidente, et on entend le public rire à certains passages. C'était l'époque où l'on riait encore des travers des uns et des autres, et de leurs velléités nationales. Les plus optimistes se disaient encore que tout ça n'était qu'une vaste blague, et que la raison finirait par l'emporter. Les Slovènes se moquaient aussi du nationalisme serbe. A Ljubljana, la station étudiante alternative Radio Študent s'amusait par exemple à produire des faux slogans ou des fausses chansons à la gloire de la Serbie ou de Milošević. C'est l'une de ces chansons qui sera utilisée par le groupe electro-industriel slovène Borghesia dans son morceau "Discipline", dont le clip, signé du vidéaste Neven Korda, dresse un parallèle évident entre l'idéologie nazie et celle de la Grande Serbie. Bref, chacun est le nazi de l'autre à cette époque ! 


A partir de 0'42'', on entend cette chanson imaginée par l'équipe de Radio Študent, faussement à la gloire de Milošević. Elle dit "Slobodane slobodom te zvali, tebe vole veliki i mali. Dok se Slobo ovom zemljom kreče, narod nikom robovati neće", en français, "Slobodan [Milosevic], ton nom est liberté [Slobodan signifie "Libre" en serbo-croate], Des petits et des grands tu es aimé, Tant que Slobo cette terre parcourira, Personne jamais le peuple n'asservira !". Il y avait vraiment des chansons de ce type en Serbie à cette époque. 
Les enfants qui interprètent cette chanson factice, avec, on le voit, beaucoup d'enthousiasme, viennent de l'école de Vodice, près de Ljubljana. De l'aveu de Neven Korda lui-même, cette partie du clip renvoie au désir des dictateurs d'avoir l'adhésion de tous, y compris des enfants, qui doivent donc être endoctrinés. Il y aussi une allusion au culte de la personnalité que les écoles yougoslaves organisaient envers Tito, dont 
Milošević, d'après le groupe, serait le continuateur. 
Il me semble que l'on peut ici ressentir une forme de malaise face à l' "endoctrinement" des enfants de Vodice pour les besoins du clip : sont-ils conscients de ce qu'ils chantent ? Quelle image ont-ils des Serbes ? Sont-ils pour l'indépendance de la Slovénie ? Lanceur d'alerte sur le danger Milošević, Borghesia n'en était pas moins prudent sur l'agenda indépendantiste de la Slovénie, craignant que sa réalisation ait des influences nuisibles sur la création artistique, priée de devenir "nationale". L' ambiguïté de ces enfants engagés pour le clip est peut-être une métaphore de cette crainte.

Pour revenir à Balašević et à sa chanson, l'ironie de cette dernière est évidemment peu comprise dans la Slovénie en pleine euphorie indépendantiste. On n'aura de cesse de la ressortir plus tard, en Slovénie mais aussi en Croatie, pour dénigrer le chanteur soi disant progressiste et antinationaliste, et démontrer que les Serbes sont finalement tous pareils.
Balašević, qui n'a jamais enregistré la chanson, finira par exprimer ses regrets et à présenter publiquement ses excuses. Bon princes, les "Janezi" lui pardonneront majoritairement cette faute de goût, et reviendront peu à peu le voir en concert, sur fond de décantation des rancoeurs, et de yougonostalgie naissante... 


Les choses finiront en effet par se tasser de part et d'autres. 

Le fait de s'être mis les fesses au chaud générera un sentiment inconscient de culpabilité chez certains Slovènes ayant des états d'âme ou éprouvant un soupçon de sensibilité pour ce qui se passe hors du champ de vision fermé par le mythique et protecteur Mont Triglav. Le sentiment muera en goût du fruit défendu chez une frange de la jeunesse ou chez les progressistes urbains de Ljubljana et de Maribor, qui feront revenir les Balkans honnis et la Serbie méprisée, par la culture, la musique ou la recherche universitaire, ou encore par les week-ends de fêtes à Belgrade...

Au moment de l'indépendance, il est arrivé, cela m'a été rapporté, qu'un universitaire slovène réponde sciemment et avec insistance à un confrère serbe en anglais, alors que tous les Slovènes instruits parlaient serbo-croate couramment. Le but de ce refus était de bien signifier que l'injuste et inacceptable domination du serbo-croate, langue de facto véhiculaire en Yougoslavie, c'était terminé!
Mais ce phénomène a peu duré, et on peut aujourd'hui, si on y met les formes, parler serbe avec un pur accent de Belgrade un peu partout à Ljubljana sans que cela ne déclenche une quelconque polémique. Le seul souci viendra éventuellement de l'âge de l'interlocuteur slovène, qui, s'il a moins de 30 ans parlera un serbo-croate rudimentaire, hésitant et truffé de slovénismes, appris sur le tas lors des vacances sur la côte adriatique ou durant les week-ends de clubbing à Belgrade. Cela dit, dans la plupart des cas, aucune animosité ne s'exprimera.

En 2008, l'Eurovision fut organisée à Belgrade: lors du duplex avec Ljubljana, le présentateur slovène chargé de présenter les résultats dans son pays, se fendit, en ouverture de son intervention, et à la stupeur générale, d'un "dobro veče, braćo Srbi! Da li se čujemo?", ce qui signifie "Bonsoir, frères serbes! Vous me recevez?". Il a ensuite enchaîné en anglais, langue de travail du fameux concours aux côtés du français. Cette brève introduction en serbo-croate, détendue et visiblement sincère, a séduit à Belgrade, suscitant les sourires de ses confrères serbes, et une salve d'applaudissements (vidéo ci-dessous).



L'emploi du terme "frères" a une dimension symbolique forte. C'est un mot important dans l'inconscient collectif yougoslave: la fraternité, au sens propre comme figuré est une valeur importante chez les Slaves du sud en général, et les Serbes en particulier. La devise de l'ancien régime était "fraternité et unité", et aujourd'hui, signe des temps, ce sont les Russes que certains Serbes considèrent comme des frères. L'expression "Braća Rusi", les "frères russes" est rentrée dans le langage courant. Bref, joli clin d'oeil fraternel et peut-être nostalgique du présentateur slovène... Et sinon, oui, j'ai regardé l'Eurovision en 2008 et je vous emmerde! ;-)

Les vieux clichés positifs, mêlés d'envie, ont refait leur apparition: la décontraction sudiste des Serbes séduit à nouveau les Slovènes, dont l'efficacité et l'ardeur au travail fait pourtant rêver les premiers. Bref, tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes post-yougoslaves. Il faut cependant tempérer: on s'apprécie à nouveau peut-être parce qu'on est chacun chez soi et chacun à sa place, et accessoirement, parce qu'on ne s'est pas trop massacré. Et puis, cela peut paraître paradoxal, mais entre sudistes serbes "au sang chaud" et nordistes slovènes "rigoureux", certains se retrouvent bien ensemble dès qu'il s'agit de casser du sucre sur le voisin croate, qui insupporte volontiers les uns comme les autres. Ambiance. 

Les Etats nés des guerres yougoslaves sont plutôt globalement, quoiqu'à des degrés divers, des échecs en termes de libertés, de droits des minorités, de situation économique et sociale, d'écologie, de société ouverte, sans parler des traumatismes et des tabous que les conflits et leur violence ont généré.

La Slovénie peut parfois donner l'impression de s'en être mieux sortie, avec ses lois progressistes, sa vitalité démocratique et sa culture alternative toujours active. En réalité, elle n'a pas échappé à de nombreuses affaires de corruption, ni au clientélisme, au paternalisme et au populisme, ces maux réputés "balkaniques", donc à priori réservés à la culture politique des pays plus au sud. La longévité de Janez Jansa, "courageux dissident" à la fin des années 80, devenu aujourd'hui un avatar slovène d'Orban, de Trump et de Netanyahu, en témoigne hélas. Après une parenthèse où la gauche était aux affaires, Jansa vient de revenir au pouvoir, se dépêchant notamment d'annuler les sanctions que ses prédécesseurs avaient courageusement appliquées envers le gouvernement israélien.

Tous les progrès obtenus, de l'eau inscrite comme bien public dans la constitution au maintien de la cité autogérée de Metelkova, sont le fruit de mobilisations, de combats et de rapports de force menés par une société civile qui est parvenue à se structurer, mais qui ne l'emporte pas à chaque fois, et dont l'existence reste fragile et soumise aux pressions. 

Le pays s'était aussi déjà illustré, via ses autorités, dans des domaines offrant d'étranges résonances avec le passé: en 2015, il a construit un mur de la honte barbelé sur sa frontière sud pour endiguer les hordes pauvres que d'autres guerres actuelles envoient sur les routes, comme si la Slovénie voulait à nouveau s'en prémunir, et se protéger d'une menace qui continue de venir du sud...même si le barbare a changé de visage, et s'avère plus exotique, plus sauvage encore que le Serbe, devenu finalement pas si infréquentable. Comme en 1991 où elle espérait partir sans casse, en douceur, alors qu'elle était une pièce du château de carte yougoslave en train de s'écrouler, elle semble croire qu'un fil barbelé la protégera des tumultes du monde.

Si ces barbelés ont été démontés, et que se sont les Croates qui veillent aujourd'hui sur les confins douaniers de l'Union Européenne, avec d'ailleurs un zèle certain dans l'emploi de la violence, la Slovénie reste divisée de façon toujours plus polarisée entre ouverture sur le monde, progressisme politique et libéralisme sociétal, d'une part, intolérance, repli, conservatisme et autoritarisme, d'autre part. A l'instar d'ailleurs de nos pays "avancés et ouverts" d'Occident. Car aujourd'hui, ce sont bien nous qui rattrapons les Balkans et cette Europe de l'Est, que nous avons tant aimé honnir et mépriser pour leur "retard" ! Je n'ai pas retrouvé la phrase exacte sur le web, mais on attribue à un Slovène célèbre, le philosophe Slavoj Zizek,  d'avoir dit, alors que la Yougoslavie commençait à s'embraser : "il ne faut pas s'y tromper, ce qui se passe ici n'est ni arriération ni résurgence primitive, mais constitue au contraire le futur du monde !".

Bref, ce beau sourire radieux aux allures de promesses, qui a ouvert ce post, était le sourire, forcément trompeur, du monde qui allait advenir, et où nous nous trouvons, 35 ans après.  
Bon anniversaire à celles et ceux qui le fêtent !

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