dimanche 28 juin 2026

Reprendre de la hauteur

Du 28 juin au 7 juillet 2026 se tient, principalement à Zagreb, la 15e édition du Festival Miroslav Krleža (prononcer "Keurlèja"). Comme son nom l'indique, cet événement culturel est 100% dédié à celui qui est considéré comme l'un des plus grands écrivains croates modernes, né à Zagreb en 1893 et mort dans la même ville en 1981. 

Miroslav Krleza est ainsi né citoyen de l'Autriche-Hongrie, et il mourra Yougoslave. Tout au long de ses 88 ans de vie, il sera bien-sûr aussi et avant tout Croate, une nationalité à l'époque de l'Empire, une nation, un peuple, au temps de la Yougoslavie. 
Et Croate il sera, avec toutes les variations, nuances, contradictions et aspirations que cette longue vie lui aura permis d'expérimenter, au coeur d'un territoire lui-même soumis à de nombreuses mutations politiques, historiques, culturelles, et même linguistiques. L'oeuvre de Krleža, ses thèmes, mais aussi la vie et la personnalité de l'écrivain, portent indéniablement la marque des soubresauts historiques qu'a connu la Croatie.

En tant qu'homme de lettres, Krleža aura le privilège d'être un témoin actif de son temps. Sur le plan littéraire, Krleža est certes un pur produit de la Mitteleuropa, avec des influences des Autrichiens Rilke ou Kraus, mais son hinterland culturel ne se réduit pas uniquement à cet ancrage logique, vu la position de Zagreb. Il intègre aussi les lettres scandinaves (Ibsen), russes (Dostoïevski) et françaises (Proust). Outre sa langue maternelle, Krleža parlait aussi allemand, hongrois, italien et français.

Miroslav Krleža à la trentaine.
Photo (c) Glas Podravine.

Artistiquement, Krleža touchera à presque tous les genres : poésie, théâtre, nouvelles, romans, essais. Issu d'un milieu modeste, l'écrivain sera entre autres le portraitiste cinglant de la bourgeoisie zagréboise dont le déclin social et moral est concomitant du déclin de l'Empire Austro-Hongrois. A la croisée des cultures et des catégories sociales, Krleža sera politiquement aussi un adepte des voies médianes, ainsi que des revirements. 

Fasciné par Lénine et la Révolution d'octobre, il adhère au Parti Communiste dès le début des années 20. Il est à cette époque un yougoslaviste convaincu, de tendance serbophile, à un point tel qu'il écrira d'abord dans le variante serbe du serbo-croate. C'est dans cette période qu'il rencontre un certain Josip Broz, le futur Tito, point de départ d'une bromance qui ne s'arrêtera qu'à la mort du maréchal. Contrairement à ce que l'on serait tenté de penser, c'est d'abord Tito qui est séduit, admirant chez Krleža l'érudition, l'intelligence, les convictions solidement articulées, ainsi que les talents d'orateur. Tito considèrera Krleža comme son mentor, et c'est sous son influence qu'il finit par adhérer au Parti Communiste. Est-ce en raison de ce rôle fondateur que, par la suite, l'écrivain ne sera jamais beaucoup inquiété pour ses "écarts" avec la ligne du parti et autres divergences avec Tito ? 

Après l'assassinat, en 1928, du député croate Stjepan Radic par un Monténégrin acquis au nationalisme serbe, Krleža délaisse ses orientations pro-serbes, et se se remet à écrire dans la variante croate. Il est exclu du Parti Communiste en 1939 en raison de son rejet du réalisme socialiste dans l'art. Durant la guerre, il ne rejoint pas les Partisans, tout en déclinant les propositions d'Ante Pavelić de collaborer avec le régime oustachi. Suite à ce refus, il traverse cette période avec la hantise d'être arrêté, ce qui ne se produira pas. Cette "neutralité" lui vaut quelques ennuis à la Libération. Son amitié, intacte, avec Tito lui permet d'être réhabilité. Il refuse toutefois de devenir un "artiste de cour", et se distancie assez vite du nouveau régime, sans rejeter cependant ses valeurs de gauche. Il dénonce l'orthodoxie idéologique, et sa mainmise sur la création artistique. 

Tito et Krleža dans leurs vieux jours, jouant aux échecs, une de leurs activités favorites.

Longtemps supporter du serbo-croate comme langue unique, au service d'une culture unique, il fait partie du groupe d'intellectuels croates qui, en 1967, professent dans une déclaration écrite que le croate est une langue distincte du serbe. Le texte constitue la première graine d'un sentiment national croate qui grandira et se radicalisera jusqu'à la guerre d'indépendance. Le fait que l'écrivain soit signataire de cette tribune sera à ce titre largement commenté et débattu jusqu'à aujourd'hui, le plus souvent de façon polémique. 

Krleža était-il un nationaliste croate qui n'aurait pas dit son nom ? C'est plus compliqué que cela. A cette époque, écrivains et intellectuels croates se sentaient absorbés dans un grand tout yougoslave et serbo-croate, qui, de leur point de vue, invisibilisait leurs spécificités. Ils n'avaient pas non plus oublié les tentatives d'assimilation linguistique que leur peuple avait subi au temps de l'Autriche-Hongrie, et qui poussèrent l'élite cultivée à créer des néologismes étymologiquement slaves pour exprimer les concepts modernes, plutôt que d'emprunter des mots allemands, hongrois, français, italiens ou anglais. De leurs côtés, certains défenseurs serbes du serbo-croate avaient des discours humiliants et ethnocentristes, affirmant que le croate était un simple dialecte du serbe. Conjugués, ces trois éléments firent craindre une nouvelle assimilation linguistique, par le serbe, et une potentielle "provincialisation" du croate. 

Cette déclaration visait donc à la base à protéger les particularités de la langue et de la culture croates, en particulier sur le plan littéraire, ainsi qu'à garantir l'égalité de cette langue au sein du domaine serbo-croate. L'idée n'était pas, en tout cas pas à cette époque, de remettre directement en question le pacte yougoslave par un séparatisme politique radical. Elle s'inscrivait dans un débat intellectuel global qui visait simplement à corriger, retoucher, améliorer encore et encore ce pacte : la culture croate, aussi distincte soit-elle, continuerait en principe à faire partie du grand ensemble culturel yougoslave. 

Que cela a dégénéré par la suite dans une direction plus exclusive, plus intolérante, jusqu'au délires d'aujourd'hui affirmant que la langue croate est vraiment différente du serbe, c'est là le fruit de circonstances et d'évolutions qui ont aussi touché les autres nations yougoslaves, et qui se sont mutuellement nourries de leurs peurs et fanatismes respectifs. En tout cas, passé un temps de répression, bon nombre des préconisations de ces intellectuels seront appliquées dans les années 70, le régime cherchant à allier bâton et carottes, mais aussi à maintenir les équilibres au plus juste, entre les tendances hégémoniques et centralisatrices, souvent serbes, et les penchants autonomistes et fédéralistes, de plus en plus prégnants chez les Croates et les Slovènes, sans oublier les Albanais. 

On parlera donc déjà à cette époque de langue serbe et de langue croate, avec leurs spécificités et dynamiques propres, mais le compromis, au demeurant correct du point de vue linguistique, sera de dire qu'il s'agit de deux standards d'une même langue. Je rappelle au passage, pour celles et ceux qui ne sont pas familiers de ce sujet, que le serbe, le croate, le bosniaque, et le monténégrin forment bien la même langue, avec une intercompréhension quasi totale, et que leurs différences, essentiellement sur certains mots et tournures grammaticales, sont à peu près équivalentes aux différences entre français de France et français de Belgique.

Dans ce débat, déjà passionnel à l'époque, et jamais terminé depuis, Krleža ne prônait pas la disparition de la Yougoslavie, ni l'abolition de tout lien entre les deux standards et cultures. On lui prête d'ailleurs d'avoir parfois revendiqué de parler sa langue propre, cultivant un vocabulaire et des expressions à part, hors des différentes normes et registres. Et entre le serbe et le croate, il confessait que son coeur linguistique et littéraire battait en fait plutôt du côté de la variante pratiquée en Bosnie-Herzégovine.

On le devine dans ce portrait contrasté, Miroslav Krleža est loin de faire l'unanimité aujourd'hui. 

"Pour les Croates, j'étais depuis le début un Serbe et un partisan de l'unité [des peuples slaves du sud]. Pour les Serbes, j'étais un Franciscain et un oustachi, et pour les oustachis un dangereux marxiste et un communiste. Les marxistes me voyaient comme un communiste de salon. Pour les croyants et les religieux, j'étais un antéchrist à clouer au pilori de la honte. Après la guerre, les petits bourgeois m'ont accusé d'être la cause de tout ce qui s'est passé, les communistes parce que je n'ai pas rejoint les Partisans, les militaires parce que je suis antimilitariste, et les antimilitaristes parce que je suis un bolchévique." Ainsi Krleža parlait-il des multiples critiques et détestation dont il faisait l'objet.

L'écrivain est au coeur de nombreuses polémiques et controverses y compris dans son pays d'origine. Pour certains à droite, il était trop cosmopolite, trop yougoslaviste, pas assez patriote, bref, insuffisamment croate. Pour certains à gauche, après des débuts sans faute, il a été honteusement lâche et neutre durant la guerre, puis s'est fourvoyé dans les tropismes petits-bourgeois de l'identité et du provincialisme. Enfin, il a fini comme un vieux conservateur détestable, regardant le monde avec suffisance. Il faut en effet ici préciser, pour ajouter à la partie plutôt "à charge" du portrait, que Krleža n'eut que mépris pour les étudiants serbes et étrangers qui se soulevèrent en 1968, jugeant leurs revendications très "petites bourgeoises", et n'y voyant que la marque d'un ennui et d'une indolence propre à cette génération (peut-être n'avait-il pas complètement tort, quand on voit les vrais bourgeois que sont devenus certains de ces soixante-huitards par la suite ? Mais ce n'est pas le sujet ici...)  

Pour finir, le populisme est passé par là, et certains contempteurs de droite comme de gauche, opposés sur le reste, tombent d'accord sur le fait que l'écrivain serait coupable de penchants élitistes, s'exprimant dans une langue hermétique au peuple, et dépeignant de façon obsessionnelle la bourgeoisie, fusse-t-elle décadente. 

De son vivant, Krleža souffrait de ces critiques, notamment de celles venues de la gauche, lui qui n'avait, par conviction sincère, jamais rompu avec ses valeurs, mais les avait simplement mûries, ajustées, relues en permanences. Quant à ce pseudo "bourgeois-gaze" qui serait celui de l'écrivain dans ses thèmes, c'est là un procès très réducteur et même paresseux, l'oeuvre ayant abordé bien d'autres milieux et sujets que ceux de la bourgeoisie zagréboise.

"Qui est Miroslav K. ?" titrait en 2011 de façon énigmatique la revue culturelle croate "Vijenac" ("La Couronne"), avec le portrait de l'écrivain en forme de pièces d'un puzzle. 
Des pièces qui continuent d'être dispersées, disputées, ou égarées, encore aujourd'hui... 
Image (c) Matica Hrvatska.

Tout ce que précède nous explique la formidable raison d'être d'un festival dédié à Miroslav Krleža. Cette oeuvre, ce parcours, cette personnalité constituent indéniablement une matière riche pour multiplier les angles, les approches, les formats esthétiques et leurs cadres de représentation, lesquels permettront de peut-être enfin pouvoir "appréhender", si ce n'est comprendre, Krleža. Une démarche progressive en forme de questions ouvertes : qui était Krleža ? Qu'a-t-il fait, dit, pensé ? Que dit son oeuvre ? Que dit-il de la Croatie ? Quelle(s) langue(s) parle Krleža ? ...Jusqu'à peut-être arriver à une question-clé qui finit par découler de toutes les autres, la plus excitante, mais la plus controversée pour certains : finalement, c'est quoi être croate ? 

Prometteur, ce déguisement prévu pour un spectacle, non de théâtre, mais théâtralisé, qui explore le rythme de la langue dans le cycle des "Glembajevi" ("Les Glembay"), cette vieille famille en partie germanisée de Zagreb, et au nom à consonance hongroise, dont Krleža a dépeint la lente décadence dans un vaste cycle de pièces et de nouvelles
photo (c) Festival Miroslav Krleža

Pour poser toutes ces questions, le Festival Miroslav Krleža propose représentations théâtrales, lectures, tables-rondes, expositions, temps festifs... Il investit lieux de culture traditionnels (théâtres, musées, galeries), mais propose aussi de "rencontrer" Krleža dans des espaces ou des formats décalés, comme le tunnel Gric, la cour de l'Académie des Arts, ou à travers un circuit en bus dans Zagreb, qui explore la géographie urbaine intime de Krleža. 

Photo (c) 24 sata.

Le festival propose aussi un déjeuner-lecture-concert au "Kavkaz" (abrégé de Kazališna Kavana, "café du Théâtre", mais Kavkaz signifie aussi "Caucase" en serbo-croate). Ce café typiquement Mitteleuropa, situé à proximité du Narodno Kazalište à Zagreb (le Théâtre National), est le rendez-vous intemporel de l'intelligentsia et des bohèmes artistiques locales (réelles, supposées, ou prétendant l'être). Krleža y avait bien-sûr ses habitudes, regardant le monde avec distance à travers les rideaux, le refaisant parfois aussi avec quelque voisin de table.

Déjeuner-lecture-concert au "Kavkaz".
photo (c) Festival Miroslav Krleža

Le festival n'accueille pas seulement des compagnies de théâtre ou des intervenants croates. Cette année, le Narodno Pozorište de Sombor, en Serbie (Théâtre National), viendra présenter sa mise en scène des "Glembajevi". Se faisant, il contribuera peut-être aussi à répondre à l'épineuse et passionnelle question, "à qui appartient Krleža ?" (aux Croates, aux ex-Yougoslaves, au monde ?). 

Enfin, le festival se décentralise à
Koprivnica, ville du nord de la Croatie qui inspira à Krleža sa "Lettre de Koprivnica", une réflexion parue en 1925 sur la position géopolitique de son territoire natal, son rôle de frontière de la chrétienté, et les relations avec la Hongrie (dont Krleža, qui fit des études à Budapest, parlait la langue). 

Bref, le festival s'annonce passionnant, et si vous comprenez le croate, et avez un peu de temps et d'argent à perdre ces jours-ci, je vous recommande d'aller y faire un tour (page facebook du festival).  

Mirko Ilić. Photo (c) Primož Korošek.

Si je parle de ce festival, c'est aussi parce que celui-ci a confié sa communication visuelle à Mirko Ilic (prononcer Ilitch). Aujourd'hui installé à New York, ce designer graphique né en 1956 à Bijeljina en Bosnie-Herzégovine est une figure de cet art particulier qu'est la communication visuelle. Diplômé de l'Ecole des Arts Appliqués de Zagreb, Mirko Ilić publie ses premiers travaux en 1973, plutôt d'abord dans le domaine de la bande dessinée. 

Dessin de 1978, publié dans "Polet".
(c) Mirko Ilić / Museum in Exile

Après des débuts dans la presse croate, notamment au sein des mythiques "Start" et "Polet" ("Envol"), des médias comparables à ce que fut "Actuel" en France, Ilić commence à travailler pour la scène rock yougoslave. Il conçoit alors les pochettes des grandes figures de la pop, de la new-wave et du punk yougo, de Bijelo Dugme à Azra, en passant par Prljavo Kazaliste


Prljavo Kazalište (prononcer "peurlyavo kazalichté")
signifie littéralement "Théâtre sale". 
Pour l'anecdote, le mot théâtre fait partie de ces termes qui sont différents en serbe et en croate. Kazalište est le mot croate, construit sur le verbe kazati, dire, et le suffixe -ište qui indique un lieu ou un espace. Le mot serbe est pozorište, du mot pozor, qui signifie l'attention. N'en déplaise aux mauvais esprits qui tireront quelques conclusions essentialistes de ces différences, les théâtres serbes comme croates aiment autant dire qu'attirer l'attention.

La pochette du premier album de ces derniers (ci-dessus) , sorti en 1979 est encore aujourd'hui une image iconique de cette époque. Clin d'oeil irrespectueux aux Rolling Stones, mêlant attribut punk et une imagerie qui évoque inconsciemment la charcuterie (prisée en Yougoslavie), la pochette me semble être une métaphore de l'assurance insolente, et même présomptueuse, de cette jeunesse yougoslave qui signifie alors au rock anglophone que sa domination est terminée, et que, ici et maintenant, ses héritiers bâtards et indisciplinés vont prendre la place des pères !

Avant ce coup de maître, Ilić est déjà repéré à l'étranger. Il travaille dès 1977, comme auteur de BD, pour "Métal Hurlant" et son cousin américain "Heavy Metal", ainsi que pour Marvel. A partir de 1980, il décide de se consacrer exclusivement au design graphique et à la communication visuelle, réalisant des affiches d'événements ou de films, ainsi que des illustrations pour la presse. En 1986, Ilić déménage à New York. Il travaille pour les grands journaux de référence américains, dont le New York Times et le Wall Street Journal

Couverture de l'édition du 18 juin 1990 du Time Magazine. 
L'image symbolise les tensions entre francophones et anglophones au Canada, alors très fortes, et qui se solderont par l'échec de l'Accord du Lac Meech. On peut émettre l'hypothèse que ce conflit devait préoccuper l'artiste de façon particulière, alors que son pays d'origine était lui-même en voie de dislocation. 
Il y a un an, Mirko Ilić repostait cette image sur son compte Linkedin, avec le commentaire que "malheureusement, elle a totalement une autre signification aujourd'hui". Malheureusement ? Pas si sûr. Si le commentaire fait allusion aux prétentions de Trump sur le Canada, il semblerait que ces dernières ont plutôt renforcé le patriotisme et l'unitarisme des Canadiens, quelle que soit leur langue. 
(c) Mirko Ilić / Museum in Exile

En 1995, il développe son propre studio de création et de production, Mirko Ilic Corp., et diversifie ses activités, en travaillant notamment dans les domaines de l'image 3D et de la création de séquences pour le cinéma. Il enseigne également dans des écoles d'art et participe à l'écriture d'ouvrages spécialisés. Une partie de son oeuvre est aujourd'hui exposée au MoMa de New York, ainsi que dans d'autres institutions et expositions organisées aux Etats-Unis. Mirko Ilić est aussi l'initiateur du Tolerance Travelling Poster Show, une exposition itinérante de posters sur le thème de la lutte contre l'intolérance et les injustices. 

Affiche de la pièce d'Arthur Schnitzler "Terre Etrangère", conçue en 2021, pour le Théâtre Yougoslave d'Art dramatique de Belgrade. 
(c) Mirko Ilic / YU Biblioteka

L'audacieuse affiche d' "Oedipe Roi" de Sophocle, donné dans le même théâtre belgradois en 2022. J'ignore comment cette affiche a été perçue par les habitants de la capitale de la Serbie.
(c) Mirko Ilic / YU Biblioteka

L'artiste a conservé de nombreux liens avec l'ex-Yougoslavie, d'où sa collaboration avec le Festival Miroslav Krleža, commencée en 2021 pour la dixième édition de l'événement. 

Mirko Ilić a décidé que le visuel serait globalement le même d'une année à l'autre, c'est à dire qu'il suivrait la même ligne esthétique et conceptuelle, et que seules quelques variations permettraient de le distinguer par rapport à celui de l'édition précédente. En l'occurrence le concept est le suivant : styliser le profil de Miroslav Krleža, reconnaissable par le chapeau qu'il portait en toutes circonstances, et inscrire ce profil dans des lignes de couleurs qui ont toujours été, quelle que soit l'époque, celles du drapeau croate, ou bien celles d'un drapeau auquel la Croatie a été associée d'une façon ou d'une autre. Et précisément, parce que Miroslav Krleža a été le contemporain de toutes ces époques et de tous ces drapeaux, Mirko Ilić a placé sur ces bandes de couleurs les symboles, emblèmes ou armoiries correspondant à ces époques, et aux différentes structures politiques liées : drapeau de la Croatie au sein du Royaume de Hongrie, drapeau du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (précurseur de la Yougoslavie), drapeau de la Croatie dans la Première Yougoslavie, drapeau yougoslave, drapeau de la République socialiste (yougoslave) de Croatie, drapeau de la Croatie au moment de l'indépendance, puis drapeau actuel. 

Le drapeau oustachi n'y figure pas (à côté de l'échiquier "nu", sans rien au dessus, doit figurer, en haut à gauche, le "U" de "Ustaša", comme indiqué ci-dessous). La raison est simple, toute exhibition publique du drapeau oustachi est interdite en Croatie, même si, hélas, comme on le sait, plein de crétins, néo-fascistes assumés ou simples provocateurs imbéciles, s'amusent à transgresser cette loi. 

Les drapeaux croates à travers le temps. 
(c) Geomapas.

Pour que le visuel se distingue de celui de l'année précédente, le principal changement qu'opère Ilić figure dans la position du profil de Miroslav Krleža. Celui ci regarde, selon les années, à droite, puis à gauche. Détail imperceptible d'un regard distrait ou distant, l'artiste peut aussi légèrement déplacer les drapeaux d'une année sur l'autre.

L'affiche de 2021.
(c) Mirko Ilić.

2022.
(c) Mirko Ilić.


2023.
(c) Mirko Ilić.

2024.
(c) Mirko Ilić.

2025. Version horizontale.
(c) Mirko Ilić.

Tout cela constitue une série de visuels très réussis, percutants, cohérents, et symboliques de ce qu'a été Krleža, de sa vie, et de son histoire, finalement indissociable de l'histoire de la Croatie.

Panneau publicitaire en 2021.
(c) Blog de Mirko Ilić.

Mais la force conceptuelle des visuels réside aussi dans cet alliage entre les drapeaux et les différents profils de Krleža. Ces postures changeantes d'une année à l'autre ne symbolisent-elles pas le débat de Krleža avec lui-même, ses évolutions intellectuelles, ses dilemmes peut-être ? Et partant, ces profils mouvants n'incarnent-ils pas aussi la multiplicité des lectures de l'oeuvre et du parcours de Krleža, ou encore une référence aux différents Krleža qui se sont succédés dans le paysage intellectuel, du Yougoslaviste serbophile au défenseur de la langue croate, en passant par l'ami de Tito et le vieux gauchiste dénigrant la jeunesse ? Ne serait-ce pas là enfin une métaphore des débats et controverses autour de l'écrivain qui agitent la Croatie, ce pays qui aime tant aujourd'hui polémiquer avec lui-même ? C'est bien dans toutes ces questions, et dans les réponses que l'on peut en tirer, que figure l'audace et la pertinence de ce cycle de visuels de Mirko Ilić. 

En 2025, sur la place du Ban Jelačić à Zagreb.
On l'aura remarqué, la version horizontale est différente de la verticale, où Krle
ža regarde vers la gauche.
(c) Blog de Mirko Ilić.


A titre personnel, j'y vois aussi un possible parallélisme avec les changements de directions de la statue du Ban Jelacic, sur la place qui, à Zagreb, porte son nom. Autrefois, le Ban Jelačić pointait son sabre vers la Hongrie, aujourd'hui, il est dirigé vers le sud, foyer fantasmé de toutes les menaces. A l'instar de la position de cette statue, la Croatie indépendante a changé les symboles, les monuments, les édifices, mais aussi les noms, les mots, et donc les manières de dire et de représenter le monde. Les positions changeantes du profil m'évoquent cette fragilité des codes, des mythes et des personnalités, d'une époque à l'autre, ainsi que la fragilité de Krleža lui-même, le plus grand des écrivains croates, dit-on, mais aussi le plus contesté, le plus critiqué, le plus disputé, ou au contraire, le plus ignoré. 

Sans surprises, les visuels de Mirko Ilić pour le festival n'ont pas plu à tout le monde, et ont suscité moults controverses. Dans ce pays où la Yougoslavie reste l'objet d'une détestation absolue de la part d'une extrême droite bruyante et décomplexée, représenter une étoile rouge ou le drapeau du Royaume des Serbes, Croates et Slovène, est évidemment un crime suprême, même pour un événement culturel produit et financé par d'éminentes institutions nationales.



Photos (c) Mirko Ilić

En 2025 des affiches ont été arrachées, des vitrines où figuraient le visuel ont été vandalisées. Des croix gammées ont été dessinées, et des ZDS, pour "Za Dom Spremni" ("Prêt pour notre foyer", slogan des oustachis), ont été écrits, ce qui vaut signature. On notera que la gauche, même la gauche "Krleža-sceptique", n'a pas, elle, vandalisé les affiches : pas de faucille et de marteau taggués, ni d'étoile rouge bombée, ni de slogans d'antan. J'émets l'hypothèse que la gauche croate reste attachée à la liberté d'expression et de création, et qu'elle a compris que l'événement n'est ni pro ni anti- Krleža, mais qu'il cherche à donner des clés pour que chacun puisse se forger sa propre analyse. 

Sans surprises dans ce pays où violence verbale et terrorisme intellectuel sont quotidiens envers la culture, la réflexion, l'esprit critique et les idées de gauche, ces dégradations se sont déroulées dans une relative indifférence. Seuls quelques médias ont dénoncé le climat délétère qui règne en Croatie, et la nouvelle "normalité" que constituent ces attaques envers le secteur culturel, le Festival Miroslav Krleža n'étant pas un cas unique. 

Pour cette quinzième édition, Mirko Ilić a choisi de représenter un Miroslav Krleža dont le profil est légèrement en biais, dans des lignes semblant elles-mêmes transversales. Comme s'il regardait vers le bas. Comme si après cette vie mouvementée, ces pages d'histoire, ces controverses et ces violences, l'écrivain d'hier et son designer d'aujourd'hui nous signifiaient qu'il est plus que temps de transcender les points de vue, mais aussi et surtout, de reprendre de la hauteur. 


(c) Mirko Ilić



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