samedi 11 avril 2026

Bilinguisme en Voïvodine : ne pas tomber dans le panneau !


Photo (c) blog de Antal Bozóki.

En ex-Yougoslavie, les panneaux routiers et autres plaques de rue n'indiquent pas seulement une direction ou une adresse. Ils sont aussi les indicateurs d'enjeux ou de tensions politiques à l'oeuvre dans le territoire concerné. Souvenez-vous des tentative d'introduire le cyrillique dans l'espace public à Vukovar, objet d'un tollé absolu ! Ou encore des nombreuses débaptisations des noms de rue, remplaçant Tito, les Partisans et la Révolution par, selon le pays, les grands monarques serbes, les ténors de l'oustachisme ou de hauts dignitaires musulmans pas forcément fréquentables...  Tout aussi indicatif est, à l'opposé, le maintien d'anciens noms ou appellations, Tito étant par exemple toujours discrètement honoré par quelques places et rues à son nom, ça et là, du Vardar au Triglav

Autre indicateur de la météo sociopolitique locale, la dégradation des panneaux est un sport lui-aussi fort répandu. Il s'agit le plus souvent d'effacer la langue ou l'alphabet honnis : alphabet cyrillique dans certaines régions de Bosnie-Herzégovine, alphabet latin dans d'autres, alphabet latin en Serbie, panneaux en albanais ou en serbe, selon l'endroit, au Kosovo, hongrois en Voïvodine (on va justement y revenir).

Panneaux au Kosovo, où les mentions en serbe ont été barrées.
Photo (c) Vijesti/Agence Beta.

Avant de vous affliger de ces pauvres Balkans hantés par leurs démons, rappelez-vous que dégradations de panneaux bilingues ou de plaques de rue, ça arrive aussi dans nos pays "civilisés", comme par exemple en Corse, en Irlande du Nord, en Catalogne et au Pays Basque, ou encore dans les banlieues linguistiquement disputées de Bruxelles, et même dans le réputé très paisible et progressiste Canada ! 

Mais entrons dans le vif du sujet, avec le dernier avatar en date de cette politisation des panneaux indicateurs, survenu en décembre 2025 en Voïvodine ! La Voïvodine c'est cette province du nord de la Serbie, qui constitue une Mitteleuropa à petite échelle, avec, à côté des Serbes, majoritaires, de nombreuses minorités : Hongrois, Slovaques, Tchèques, Croates, Bosniaques, Ruthènes, Roumains, Roms, Allemands... Cette présence est un reliquat de l'Empire Austro-Hongrois, dont la région a longtemps fait partie. 

C'est à proximité de la ville de Kanjiza, très majoritairement peuplée de Hongrois, que Balint Pasztor, président de l'Alliance des Hongrois de Voïvodine (Vajdasági Magyar Szövetség en hongrois / Savez Vojvođanskih Mađara en serbe), a posé fièrement avec une poignée de militants de ce parti magyarophone. Celui-ci, que nous abrégerons en VMSZ désormais, est en tête des votes au sein de la communauté hongroise de Serbie, démographiquement la plus importante minorité nationale, avec 184.442 personnes, soit 2,7 % de la population totale. Il occupe, à ce titre, la majorité des sièges au sein du Conseil National Hongrois (Magyar Nemzeti Tanàcs/Mađarski Nacionalni Savet), l'organe officiel qui administre et met en application les compétences dévolues à la communauté hongroise de Serbie. Dernier détail, et pas des moindres, la VMSZ est aujourd'hui, tant au niveau communal que provincial et national, partenaire de coalition du Parti Progressiste de Serbie (Srpska Napredna Stranka), le fameux SNS du très contesté président serbe Aleksandar Vučić. 

Bálint Pásztor (le plus grand, au centre) et des militants de la VMSZ, le jour de l'inauguration des panneaux. Photo (c) Fejsztámer Róbert / blog de Antal Bozóki.

Et donc, ce jour-là de décembre 2025, Bálint Pásztor et ses acolytes avaient convoqué la presse, et posé fièrement devant des panneaux routiers flambants neufs, indiquant, non seulement Кањижа, la version serbe cyrillique de Kanjiža, mais aussi et surtout Magyarkanizsa, le nom hongrois officiel de la commune, dont la traduction littérale signifie "Kanjiža la Hongroise".

Kanjiža / Magyarkanizsa
A priori, d'après mes recherches, aucun positionnement nationaliste dans l'appellation "Magyarkanizsa" qui est le nom qu'emploient les Hongrois pour cette ville. On notera que celle-ci a une cousine en Hongrie, Nagykanizsa, "Grande Kanizsa", située non loin de la frontière croate. Kanizsa/Kanjiža viendrait du mot slave "knez", prince, et signifierait quelque chose comme "le lieu du prince". Juste à côté de Kanjiža, de l'autre côté de la rivière Tisa/Tisza, se trouve d'ailleurs la commune de Novi Knezevac, "le nouveau lieu du prince", qui confirme qu'un prince a dû passer par là. Attention, il est fort possible que le prince en question soit juste le nom de famille du fondateur de ces agglomérations, tout comme nous avons des Leprince, Leduc et Leroy en français. Dernier détail, et pas des moindres, en hongrois, Novi Kneževac se dit Törökkanizsa, soit "Kanjiža la Turque", un nom qui remonte à la période où la commune faisait partie de l'Empire Ottoman, ce qui expliquerait que de l'autre côté, elle soit "Kanjiža la Hongroise". 

Dans sa conférence de presse improvisée au pied du panneau, Bálint Pásztor s'est félicité de ce grand succès de la VMSZ en matière de signalétique bilingue. Une première dans la province depuis 40 ans, s'est-il extasié, et le fruit d'une négociation ardemment et patiemment menée par son parti auprès du gouvernement serbe et de son partenaire du SNS. Non content de ce premier satisfecit, Bálint Pásztor a tenu à ajouter que les premières municipalités bénéficiant de ces panneaux bilingues, comme  Kanjiža/Magyarkanizsa, sont celles administrées par son parti, mais que, bien-sûr, les autres municipalités où vivent des Hongrois pourront aussi à termes bénéficier de cette signalétique si elles le souhaitent et en font le demande, ce même si elles sont administrées par d'autres partis politiques.

Sous-entendu, "nous avons réussi là où d'autres ont échoué", et 2e sous-entendu, "nous sommes les vrais garants de l'existence de la communauté hongroise de Voïvodine et de son droit à pouvoir utiliser sa langue". 3e sous-entendu, "ceux qui votent pour nous auront leurs panneaux plus vite que les autres, mais nous donnerons aussi des panneaux à ces derniers", mais, dernier sous-entendu, "il faudra nous les demander", et sans doute les demander gentiment. 

Cette opération de communication de la VMSZ, car c'est bien de cela qu'il s'agit, a été commentée avec moults interrogations, doutes et critiques par bon nombre de médias, blogueurs, analystes et simples citoyens hongrois de la province, et en particulier par ceux qui contestent la politique menée par ce parti, ainsi que son mariage arrangé avec le SNS. Si la VMSZ est en tête du vote magyar, cela ne signifie pas que tous les Hongrois de Serbie votent pour elle. Une partie d'entre eux ne vote d'ailleurs pas forcément pour un parti de leur communauté mais préfère donner sa voix à des partis traditionnels serbes, souvent ceux de l'opposition au SNS, et de préférence aux partis les plus modérés sur la question nationale(-iste) serbe, et les plus favorables à la démocratie. En votant de cette façon, ils espèrent que si l'un de ces partis prend un jour le pouvoir, il se montrera bienveillant et ouvert en matière de droits des minorités nationales, ce qui témoigne du sentiment d'insécurité diffuse de cette communauté, qui craint secrètement que son droit à l'existence soit remis en question...Ce que l'Histoire, lointaine ou récente, suffit à expliquer.

En matière d'Histoire récente, les Hongrois n'ont en effet pas oublié les intimidations et violences subies lors de la dislocation de la Yougoslavie, et encore moins les injonctions à "rentrer en Hongrie" de Vojislav Seselj, le Führer du Parti Radical Serbe (Srpska Radikalna Stranka, SRS, extrême droite fasciste et nationaliste). Alors que ses hommes de main semaient la terreur en Voïvodine, Šešelj, avec son cynisme coutumier, se posait en bon prince derrière sa xénophobie, offrant de dédommager chaque Hongrois d'un sandwich par personne pour la route, précisant toutefois que les Slovaques, eux-aussi sommés de dégager, en auraient deux, car le voyage vers leur mère-patrie est un peu plus long...

En raison de ce lourd passé, le SNS a longtemps suscité un rejet viscéral chez les Hongrois de Serbie, en raison des liens de ce parti avec le SRS, dont il est issu, suite à une scission.

Comment le SNS a-t-il pu devenir fréquentable au point d'attirer dans son giron le principal parti magyarophone ? Patience, on y viendra. Revenons aux commentaires formulés à propos de la grande révolution de la signalétique bilingue démarrée près de Kanjiža/Magyarkanizsa !


Première critique, le fait que cette signalétique s'affiche d'abord dans des communes gérées par la VMSZ et le SNS. Ou bien un régime de bilinguisme profite à tous les locuteurs concernés, ce dans le cadre défini par la loi, et peu importe les résultats électoraux du territoire visé, ou bien il s'agit d'une infraction, constituant des zones d'exception et autres privilèges : les deux partenaires de coalition viennent donc d'inventer la discrimination linguistique au sein d'une seule et même communauté linguistique, avec comme base de discrimination les résultats électoraux. La promesse que les communes qui en feront la demande pourront elles aussi bénéficier des panneaux bilingues, même si elles ne votent pas majoritairement pour la VMSZ ou le SNS, n'inspire nullement confiance dans un pays où corruption, clientélisme et intimidations sont dans l'ADN de l'exercice du pouvoir. Et puis, l'octroi des panneaux ne devrait pas se faire sur demande, mais devrait être automatique, conformément à la loi !

L'application de la loi, ou plutôt sa non application jusque là, constitue d'ailleurs la deuxième critique exprimée à Monsieur Pásztor et à ses alliés. Comme le rappellent plusieurs médias et blogueurs indépendants, la loi réglementant l'usage des langues minoritaires en Serbie remonte à 2007, sous la gouvernance du Parti Démocrate (Demokratska Stranka, DS, centre gauche) de Boris Tadic. Cette loi stipule que dans toute commune où une minorité atteint 15% de la population, la signalétique, ainsi que la communication publique, doivent afficher, à côté du serbe, la ou les langues concernées. La langue minoritaire doit également pouvoir être utilisée dans tout rapport avec l'administration. La commune de Kanjiža/Magyarkanizsa rentre dans cette catégorie de communes, d'où le fait que la loi s'y applique, et que ces panneaux bilingues y aient vu le jour. 

Le problème cependant, que ne manquent pas de relever ces voix critiques, c'est pourquoi il a fallu attendre autant de temps pour que cette loi soit réellement mise en pratique, sachant que la VMSZ était partenaire du DS au pouvoir, donc au moment du vote de la loi, avant qu'elle ne s'associe au SNS quand celui-ci est arrivé aux affaires, en 2012.  Et ces contempteurs de la VMSZ de s'interroger si, en réalité, cette pose de panneaux en 2025 ne porterait pas plutôt la marque d'un échec de ce parti, qui n'a pas réussi à obtenir de ses partenaires successifs que la loi soit appliquée plus rapidement, et que donc il n'y a pas vraiment de quoi pavoiser. 

Dans son blog, le juriste magyarophone de Novi Sad (Újvidék en hongrois) Antal Bozóki enfonce le clou avec un élément encore plus troublant : en 2020, le SNS se serait même opposé à la pose de panneaux bilingues, donc à l'application de la loi, sous prétexte que cela serait confus pour les automobilistes étrangers. En 2025, cette crainte que cela soit confus pour les étrangers n'est apparemment plus un problème pour le SNS, puisque, dans son infini bienveillance, il a donné son accord à la pose des panneaux bilingues. Il est vrai, précise avec malice M.Bozóki en guise d'explication, que Viktor Orbán, grand partenaire d'Aleksandar Vučić, est menacé dans son leadership en Hongrie, et que tout est bon à prendre pour lui sauver la mise. 

Car dans cette affaire, il n'y a pas que Belgrade et le SNS qui tirent les ficelles, mais aussi Budapest, et le parti d'Orbán, la FIDEZS. Ca aussi, on va y revenir.

Autre point, relevé par M.Bozóki et par d'autres analystes, où est passée la transcription en alphabet latin des noms serbes des communes ? Comme on le voit sur la photo de la conférence de presse, le panneau affiche Кањижа, puis Magyarkanizsa. La transcription en alphabet latin du nom serbe, Kanjiža, n'apparaît nulle part. Certes, le cyrillique est affirmé dans la loi comme l'alphabet officiel de la Serbie, ce point est même consigné dans la constitution du pays. Cependant, les noms des agglomérations doivent être rédigés dans les deux alphabets sur les routes serbes à statut international, comme on l'observe par exemple sur les autoroutes, et certaines "magistrales". La loi autorise également l'emploi de l'alphabet latin dans les territoires où vivent des minorités dont cet alphabet est l'alphabet d'usage, et ce indifféremment que ces minorités atteignent au moins 15% de la population. En l'occurrence, Hongrois, Slovaques, Tchèques, Roumains, Bosniaques, Croates et Albanais, écrivent leur langue dans cet alphabet, qui est donc autorisé. 

Attention, ce qui est autorisé n'est donc pas interdit, mais en revanche, autorisé ne signifie pas obligatoire, donc ce n'est pas contraignant. Au final, sur ce point, le pragmatisme l'a de longue date emporté, à travers une sorte de principe d'usage qui fait qu'un peu partout les deux alphabets cohabitent. 

Mais attention, je le rappelle, on parle de panneaux indicateurs, et de noms de la commune concernée en serbe, pas de noms en slovaque ou en roumain, ou dans une autre langue : Кањижа puis Kanjiža, point barre. Les noms dans quatre ou cinq langues minoritaires, cela existe éventuellement sur les panneaux d'entrée d'agglomération mais pas sur les panneaux indicateurs, ce que ne manquent pas d'ailleurs de déplorer les Hongrois critiques du coup de com' de la VMSZ, en solidarité avec les autres minorités. 
Donc si vous avez bien suivi (désolé, je confesse que c'est un peu technique), à minima, la transcription du nom serbe en alphabet latin aurait contenté tout le monde, à côté du cyrillique, comme cela est d'usage depuis des décennies. Même Milošević n'y a pas touché en son temps !

Quant aux visiteurs étrangers, dont le SNS s'inquiétait en 2020 qu'ils puissent ressentir de la confusion face à des noms de villes en hongrois, il leur faudra désormais affûter leur cyrillique pour s'orienter sur les routes de Voïvodine. D'autant que le nom serbe d'une commune est parfois différent voire très différent de son nom hongrois : si on ne déchiffre pas Кањижа, on pourra toutefois décrypter que Magyarkanizsa est bien la même ville que cette Kanjiža sur la carte (quoiqu'on pourra avoir le vague doute que cette ville se situe peut-être de l'autre côté de la frontière toute proche, en Hongrie, à cause du mot "magyar".). Mais il faudra un peu plus de temps pour comprendre que Тотово Село et Tóthfalu ne sont qu'un seul et même village, qui s'écrit Totovo Selo en alphabet latin. 

Tóthfalu/Totovo Selo
Sans en avoir l'air, le nom de ce charmant village très typique raconte l'histoire de ce territoire et des peuples qui y ont vécu. 
Tóth est un mot hongrois qui désigne des minorités slaves vivant dans les régions de l'ouest de la Hongrie historique, en général slovaques ou slovènes. C'est aussi un nom de famille très courant en Hongrie, le troisième en termes d'occurrence. Ici, il semblerait d'ailleurs que le nom du village soit lié au nom de famille de son fondateur, car la version serbe, Totovo Selo, traduit typiquement un nom de famille : "le village de (Monsieur) Tóth". En poussant un peu, on pourrait traduire le nom de l'agglomération en français par "le village du Slave" ou "de Monsieur Le Slave" (tout comme nous avons des Lallemand ou des Langlois en France, sans oublier tous les Lenormand, Picard, Breton, Poitevin, etc.). Bref, toutes les imbrications successives de populations sont suggérées dans ce nom de lieu. 
Photo (c) Gasztroteszt.hu 

Pour finir, et c'est peut-être le plus terrible : ce ne sont pas quelques panneaux indicateurs bilingues qui vont réellement répondre à l'enjeu d'un multilinguisme abouti et épanoui dans la province. Ils sont ici davantage un symbole, une sorte de "geste commercial", qu'une vraie action de visibilité de la langue hongroise dans l'espace public. Celles et ceux qui en effet imaginent en Voïvodine un espace public bilingue comme cela est pratiqué par exemple au Pays de Galles, en Irlande ou à Bruxelles, en resteront pour leurs frais. Ce n'est pas que le bilinguisme n'existe pas dans l'espace public, mais il semble exister de façon incohérente, parcellaire, de ci de là, sans logique ni rigueur. Prenons par exemple Subotica (Szabadka en hongrois), ville du nord de la Serbie, où les Hongrois sont démographiquement la deuxième communauté après les Serbes. Une ville que les Hongrois de Voïvodine considèrent comme leur "capitale", bien davantage que Novi Sad, le chef-lieu de la province. On imagine donc une cohabitation relativement équilibrée du serbe et du hongrois dans la ville, à travers divers supports : signalétique, plaques de rue, enseignes, devantures de magasins, etc. Certes, cela existe, mais cela semble être laissé à la discrétion et au bon vouloir des commerçants, restaurateurs, etc. Il semblerait même que là où il y a du hongrois, le message semble être qu'ici quelqu'un parle hongrois.

Une pharmacie à Subotica, avec en grand, le mot pharmacie en serbe 
(en alphabet latin), suivi du hongrois ("gyógyszertár") et du croate ("ljekarna"). 
Photo : capture d'écran google street view.

...et une boulangerie dans la même ville, où seul le mot "boulangerie" est traduit en hongrois ("Pékség"), mais pas l'offre de produits qui suit (en serbe). Photo : capture d'écran google street view.

Dans mon souvenir, lors de ma première traversée de la ville en 1998, les plaques de rue étaient principalement en serbe, cyrillique et latin, ou parfois latin uniquement. Il semblerait que depuis, des plaques bilingues serbe cyrillique/latin et hongrois aient été posées. Un beau symbole, certes, et une avancée, mais qui ne comble pas cette sensation de bilinguisme incohérent et désordonné. A l'opposé d'ailleurs de cette démarche, la signalétique touristique affiche, elle, comme partout en Serbie, cet absurde mélange de serbe cyrillique et d'anglais. Aucune info en serbe latin, à côté du cyrillique, ni en hongrois, alors que de nombreux hongrois de Hongrie viennent à Subotica pour voir des proches ou simplement visiter la ville !

La façade, trilingue serbe-hongrois-croate, du Théâtre National de Subotica.  

Autre élément de taille à préciser ici, en Serbie, contrairement à d'autres pays multilingues, les minorités, donc aussi les Hongrois, n'ont pas la possibilité de pouvoir mener leur vie exclusivement dans leur langue. Par exemple, s'il existe sans doute du personnel hospitalier magyarophone dans les hôpitaux de Voïvodine, rien ne vous garantira que vous puissiez de facto être soigné dans cette langue (l'usage et le bon sens feront qu'on essayera de le faire, mais ce n'est nullement automatique), ce qui peut être problématique car comment expliquer précisément de quel mal on souffre, ou encore comprendre un diagnostic, dans une langue qu'on ne maîtrise pas forcément à 100%. Comme le suggérait le paragraphe précédent, il n'y a pas non plus de garantie que vous puissiez vous exprimer en hongrois dans les magasins, au restaurant, etc. La seule garantie est celle de l'administration et de la justice. Il est donc indispensable de (bien) connaître le serbe, ce que bon an mal an, la plupart des minorités acceptent (ont-elles le choix ?), y compris les Hongrois, même si on trouve des villes et villages où ces derniers peinent à le parler (c'est d'ailleurs en partie le cas à Kanjiža/Magyarkanizsa). Aux dires de plusieurs études et articles que j'ai pu lire, la connaissance du serbe est d'ailleurs en recul dans cette communauté, tout comme le bilinguisme dans la nouvelle génération, qui se contente de plus en plus de rudiments, et ne ressent pas la nécessité de faire davantage d'efforts, des signes de malaise préoccupants. 

L'enseignement est aussi le maillon faible de l'intégration de la communauté hongroise : si on peut faire sa scolarité dans cette langue de la maternelle jusqu'au lycée, l'enseignement supérieur n'est disponible qu'en serbe. Résultat, de nombreux Hongrois de Serbie vont faire leurs études universitaires en Hongrie. Ils peuvent même bénéficier de bourses de l'Etat Hongrois. Et dans une majorité de cas, ils ne reviennent plus. Un exemple parfait de "purification ethnique" soft et subtile ! 

Un des derniers îlots de brassage des jeunesses hongroises, serbes et croates, 
le superbe Gymnase Svetozar Markovic de Subotica continue d'offrir un cursus dans ces trois langues. 
Photo (c) Wikimedia Commons.

Sauf exceptions, rien n'est fait non plus pour encourager l'apprentissage du hongrois chez les Serbes dans les zones où cela pourrait être utile. Certes, le secteur privé s'est emparé de la question et de nombreuses écoles de langues ont fleuri en Voïvodine avec des cours de hongrois, mais vu les faibles revenus de la majorité des Serbes, pas grand monde ne peut se les offrir. Sinon, on peut apprendre le hongrois comme "langue étrangère" aux universités de Belgrade et de Novi Sad...  La plupart du temps, c'est donc un apprentissage sur le tas, dans le quotidien, qui domine. 

Pour récapituler ce long exposé, on est donc ici face à un coup de com' qui, loin d'améliorer en profondeur la question du bi- ou du multilinguisme de la province, avantage la communauté dominante, les Serbes, ainsi que les Hongrois, enfin ceux qui vivent dans des communes où la VMSZ est au pouvoir, tout ça sur le dos des autres communautés (et des automobilistes étrangers). 

C'est magique, à Kanjiža/Magyarkanizsa, même le SNS parle hongrois !
"Pour une Kanjiza qui progresse !" affiche le siège local du parti dans les deux langues, avec une photo d'Aleksandar Vučić entre le drapeau serbe et ...européen. 
Le vrai bilinguisme, ici, c'est celui qui conjugue langue de bois et langage marketing (qui sont de la même famille).
Photo : capture d'écran Google Street View.

* * *

Pour comprendre ce qui se joue derrière cette opération, et en particulier, quels sont les agendas politiques de Belgrade et de Budapest, cachés derrière ces panneaux routiers, nous allons devoir ouvrir un nouveau chapitre où nous allons croiser des éléments ethnolinguistiques, sociologiques, historiques et politiques. 

Avant tout, il faut repréciser que les Hongrois, appelés aussi Magyars (Magyarok en V.O.), sont un peuple d'origine asiatique : leur berceau se situerait - ce point demeure en partie discuté - à l'est de l'Oural, dans une région où vivent encore aujourd'hui deux minorités, les Khanty et les Mansi, dont les langues offrent de fortes similitudes avec le hongrois. 

Des femmes Khanty. 
On retrouve dans l'art populaire hongrois des symboles proches de ceux à l'arrière-plan, notamment le cerf, animal clé de la mythologie magyare, puisque d'après la légende nationale, les sept tribus fondatrices du pays auraient à l'origine suivi un cerf qui courait vers l'ouest...
Photo (c) Ugraland / Irina Kazanskaya, Moscou/Wikimedia Commons.

Rappelons aussi que la langue hongroise n'est pas indo-européennes comme le sont les langues latines, germaniques, celtiques, iraniennes, baltes, slaves, etc. Elle n'a donc rien à voir avec le serbo-croate. C'est une langue finno-ougrienne, du nom du groupe de langues dont font également partie le finnois et l'estonien, ainsi que, comme déjà dit, les langues mansi et khanty.

De toute beauté à l'oreille, elle est évidemment d'une grande complexité de par ses spécificités de vocabulaires, de formation des mots, de syntaxe et de grammaire : son apprentissage est un saut dans l'inconnu, qui, aux dires d'un Français vivant à Budapest que j'ai un jour rencontré, nécessite une dizaine d'années pour arriver à une maîtrise parfaite... A ceux qui hurleront ici à la mission impossible, et n'essayeront même pas d'apprendre les quelques mots et formules de bases pour socialiser sur place, on rappellera que la plupart des Hongrois parlent, souvent très correctement, l'anglais, l'allemand, et même parfois le français, et que l'apprentissage de ces langues est tout aussi difficile pour eux que cela le serait pour nous d'apprendre la leur ! Mais à la différence de bon nombre de Frenchies, toujours un peu flippés face à l'altérité linguistique, eux n'en font pas toute une maladie, et sont en général ravis de connaître et de cultiver leur pratique d'une à plusieurs langues étrangères, gage de leur capacité à pouvoir communiquer et échanger avec le reste du monde.  

Un pilier de l'identité hongroise se situe, me semble-t-il, dans cette conscience aiguë de l'extraordinaire singularité de leur langue et culture. Cette conscience n'empêche pas le pragmatisme, et l'ouverture à l'altérité, rendus nécessaires par le nombre de locuteurs moindre que ceux des dites "grandes langues", et par la complexité du hongrois, qui fait que peu d'étrangers l'apprennent. Sur cette question du pragmatisme linguistique, les Hongrois sont très proches de leurs voisins slaves et roumains, qui, pour les mêmes raisons, sont souvent d'excellents polyglottes. 

L'histoire des Hongrois est passionnante, et montre que ce pragmatisme a été souvent mis en pratique. Durant leur longue route depuis l'est de l'Oural jusqu'à la plaine de Pannonie, où ils se fixeront définitivement, les proto-Hongrois ont croisé toutes sortes de peuples : les fameux Huns, avec lesquels ils sont parfois confondus par erreur (Attila est un prénom hongrois très courant), des turcophones, des Iraniens, des Mongols, etc. Quasiment à chaque contact, les proto-Hongrois noueront des alliances avec ces populations, apprendront d'elles et leur emprunteront du vocabulaire, et bien souvent, ils finiront par en assimiler une partie. C'est aussi ce qui se passera une fois arrivés dans ce qui deviendra la Hongrie, un espace alors majoritairement peuplé de Slaves et de populations latines (les futurs Roumains) : ils emprunteront de nombreux mots aux Slaves (ex: kovács, du slave "kovač", le forgeron), et assimileront une partie d'entre eux. Les noms de famille slaves sont d'ailleurs très fréquents dans la Hongrie moderne : Kovács, Babics, noms en -sky ou -ski, ou l'incontournable Horváth, un des noms de familles les plus courants, issu de Horvat, qui en vieux croate signifie Croate (Hrvat en croate moderne), signe d'une assimilation de cette population probablement ancienne. 

Les Hongrois accueillent aussi volontiers les Slaves fuyant la poussée ottomane à la fin du XVIIe : les Serbes, en particulier, revitaliseront la petite ville de Szentendre, au nord de Budapest, qui possède toujours une église orthodoxe en activité aujourd'hui. On rappellera aussi que le grand poète hongrois du XIXe siècle, Sandor Pétöfi, s'appelait à l'origine Alexander Petrovič, et était d'origine slovaque (voire partiellement serbe). Sa "bascule" vers le hongrois est caractéristique de cette période où la Hongrie et sa langue incarnent une puissance et une modernité séduisante, vectrices d'assimilation de populations diverses.   

Ces phénomènes récurrents d'assimilations expliquent également que les Hongrois sont physiquement passés rapidement d'un type physique originellement "asiatique" à une très grande variété de types, aujourd'hui plutôt européens/caucasiens. J'affectionne de rappeler ce point pour mieux démontrer l'inanité de la xénophobie d'Orbán et de l'extrême-droite hongroise, ainsi que de leur nationalisme occidentaliste et chrétien, oubliant qu'ils descendent et parlent la langue d'immigrants polythéistes venus d'Asie.

Mais pour revenir à la fondation de ce qui deviendra la Hongrie, il faut encore préciser qu'une fois installés en Pannonie, les Hongrois passent en quelques générations de tribus de chasseurs-éleveurs à un jeune Etat féodal, ancré dans la modernité de son temps, c'est à dire dans la Chrétienté occidentale, et dans la pratique du latin comme langue de communication. 

Les Magyars franchissant les Carpathes sous la conduite du Prince Arpad
Tableau de Árpád Feszty, peint en 1894. Le tableau fait partie d'un polyptique sur l'histoire hongroise, conçu pour le millénaire, en 1896, de l'arrivée des Magyars en Pannonie, qui serait survenue en 895-896.
Ce polyptique à visée patriotique s'inscrit dans les nombreux courants d'affirmation nationale des XIXe et XXe siècle. Bien que ne servant pas les mêmes agendas nationaux, il n'est pas sans rappeler le célèbre tableau historico-mythologique de "L'arrivée des Croates à la mer Adriatique" d'Oton Ivekovic (1905), ou le polyptique de "L'épopée Slave" (peint de 1910 à 1928) du Tchèque Alfons Mucha. 
Toutes ces oeuvres ont en commun de célébrer l'arrivée fondatrice du peuple concerné sur son territoire définitif, et d'y sceller sa présence, souvent exclusive ! 
On notera ici, pour finir, les chevaliers équipés "à l'européenne" voisinant avec les éleveurs de bétail d'allure nomade, une iconographie qui revient souvent, et semble exprimer l'alliance entre la future noblesse hongroise, et le peuple, ainsi que la mutation que j'évoquais d'une structure tribale vers une organisation féodale.
Photo : Domaine Public.

Cette histoire fondatrice, et la formation, très tôt, d'un Etat au coeur de l'Europe, puis les assimilations volontaires du XIXe qui marquent l'émergence de la Hongrie moderne, le tout allié à la conscience de la singularité linguistique et culturelle déjà évoquée, constituent encore aujourd'hui les bases de l'identité hongroise ...et alimentent parfois un léger complexe de supériorité des Hongrois par rapport aux autres populations environnantes, les Slaves et les Roumains, en particulier, jugés frustes et arriérés, même si les relations n'ont pas toujours été systématiquement conflictuelles, comme on a pu le voir, et contrairement à ce qu'affirment les narratifs nationalistes de part et d'autres.

Il n'en reste pas moins que la noblesse, puis les élites bourgeoises hongroises, ne dédaigneront pas, au cours de l'histoire, d'exploiter et d'opprimer les autres communautés, nourrissant des frustrations et un esprit de revanche qui prendra au XXe siècle une tournure tragique. 

Précisément, le point de bascule survient après la Première Guerre Mondiale, où l'Empire Austro-Hongrois est démantelé par les vainqueurs. Le Traité de Trianon ampute la Hongrie historique de territoires (entre parenthèses dans ce qui suit), au profit des nouveaux Etats que sont la nouvelle Autriche (Burgenland), la Tchécoslovaquie (Slovaquie, autrefois appelée Haute Hongrie), Roumanie (Transylvanie), l'Union Soviétique (ouest de l'Ukraine) et la Yougoslavie (une partie de la Slovénie et de la Croatie, ainsi que la Voïvodine).

De fait, une partie des Hongrois est désormais séparée de la mère patrie, et vit dans de nouveaux Etats où ils constituent une minorité, et où bien souvent on va leur faire payer les oppressions d'antan en les discriminant, et en spoliant leurs biens ou terrains. Bien-sûr, cette revanche, si tant est qu'elle soit justifiée, touche surtout des innocents qui n'avaient rien fait de mal. "Trianon" comme on le nomme encore aujourd'hui en Hongrie, est vécu par les premiers concernés comme une humiliation et une tragédie. Les Hongrois considèrent qu'ils payent un prix trop cher à leur défaite, pour une guerre dans laquelle ils ont été entraînés par l'Autriche. 

Ce qui devient un véritable traumatisme national s'est transmis de générations en générations jusqu'à aujourd'hui. Ce traumatisme est sans doute l'un des derniers piliers de l'identité hongroise, du XXe siècle jusqu'à maintenant. Il est très présent dans la société, et vous verrez que bon nombre de Hongrois, même très ouverts sur d'autres questions de société, ne le seront pas forcément sur ce sujet. On ne jugera pas ici de la pertinence ou non de ces sentiments, question complexe qui nécessiterait un long exposé en forme de thèse-antithèse-synthèse. Mais les ignorer ou les balayer avec mépris d'un revers de main seraient absurdes et malvenus, tant ils restent présents dans l'inconscient, ou le conscient collectif hongrois. 


Affiche hongroise de 1920, dénonçant le Traité de Trianon, qui satisfait les appétits des voisins et "enchaîne" la Hongrie (cette image de chaînes et d'esclavage reviendra souvent, elle est utilisée aujourd'hui par la propagande d'Orbán qui invite à se libérer des chaînes de l'UE et de son allié ukrainien).
La formule "Nem ! Nem ! Soha !", en haut à gauche signifie "Non ! Non ! Jamais !", et provient d'un poème d'Attila Jozsef s'insurgeant contre le traité : elle est entrée dans la langue courante, toujours en lien avec le traité.
"Trianon" fait depuis un siècle l'objet d'une littérature et d'une iconographie abondantes. Dans certaines communes hongroises, des panneaux commémorent cette tragédie. Il n'est pas rare non plus de voir des autocollants, souvent posées à l'arrière des voitures, représentant une carte de la Hongrie Historique.
Photo (c) Ungarische Geschichte.

L'humiliation et le ressentiment liés à Trianon sont bien sûr des moteurs qui alimentent le nationalisme hongrois depuis un siècle, même si, parallèlement, bon nombre de Hongrois savent qu'une révision des frontières et la reconstitution de la "Grande Hongrie" historique sont des aspirations quasi irréalisables. Ce qui d'ailleurs alimente le cercle vicieux de la frustration et de la rancoeur. L'enjeu communément accepté est aujourd'hui de maintenir et soutenir la présence hongroise dans les pays voisins, culturellement, financièrement, et ...politiquement. 

Dans la première Yougoslavie, celle qui naît après 1918, les effets de "Trianon" sont terribles pour les Hongrois de Voïvodine. C'est ce qui ressort d'un passionnant article de 2016 du journaliste hongrois de Voïvodine László Tóth (décédé en 2018), paru dans le journal en ligne magyarophone Napló ("Agenda"), et traduit en serbo-croate. Une partie de cet article, complété par quelques autres sources et connaissances personnelles, a servi pour la rédaction de ce post, et en particulier de ce que suit.

László Tóth, un pur produit du creuset voïvodinien : ce professeur d'anglais, parlant couramment serbe en plus de sa langue maternelle hongroise, devient, du temps de la Yougoslavie, journaliste à la Radio Télévision de Novi Sad, pour laquelle il devient correspondant au Proche Orient. 
Homme lettré et réfléchi, apprécié du public comme de ses collègues, "Lacika" comme ces derniers le surnommaient, était à la fois enraciné dans sa terre et un authentique citoyen du monde.
Photo (c) Mediacentar Beograd.

L'une des premières mesures du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (le premier nom de l'Etat des Slaves du Sud), est de fermer la frontière avec la Hongrie, séparant brutalement des familles et amis vivant de part et d'autres. Non-Slaves, les Hongrois sont des citoyens de troisième catégorie dans la hiérarchie tacite des nations et nationalités du nouvel Etat, les premiers étant les peuples slaves fondateurs (Serbes, Croates, Slovènes), et les seconds étant les autres Slaves (Slovaques, Tchèques, Ruthènes, Bulgares, etc.). La réforme agraire, mise en place dans les années 20, est particulièrement défavorable aux Hongrois, qui se voient privés de leurs terres. Tout cela provoque une hémorragie de la population hongroise qui fuit vers la mère-patrie. Cet exode, hormis quelques pauses, ne s'arrêtera jamais vraiment, avec des conséquences irréversibles sur le plan démographique.

Le Serbe Nikola Pasic, au centre, avec son homologue roumain Ion I.C. Bratianu (à gauche), lors des négociations du Traité de Trianon. 
On prête à Pašić une part d'origine roumaine, mais l'homme s'affirmera toujours exclusivement comme serbe. Il est donc peu probable que les deux hommes aient ici conversé en roumain. En revanche (mais je n'ai pas réussi à le vérifier), il n'est pas exclu qu'ils aient communiqué en français, langue fétiche à cette époque des élites serbes comme roumaines.
(c) Wikimédias Commons.

En 1922, deux notables hongrois "montent" à Belgrade pour plaider la cause de leur communauté auprès du premier ministre Nikola Pašić. L'homme qui a aujourd'hui des places, rues et statues en son honneur un peu partout en Serbie, est le ténor du Parti Radical Populaire Serbe (Narodna Radikalna Stranka NRS). Ce parti est l'ancêtre du Parti Radical Serbe de l'infâme Vojislav Šešelj, évoqué plus haut. Sauf qu'à cette époque, le NRS est considéré comme plus modéré : on le dit idéologiquement proche du Parti Radical français, les élites serbes étant en ces temps-là souvent francophiles, et parfois même francophones. Il n'en reste pas moins que Nikola Pašić est déjà le tenant d'une ligne ultranationaliste, et ses propos effrayent son partenaire croate Ante Trumbic, qui l'accompagne à Paris en 1919 pour négocier la reconnaissance de l'union des Slaves du Sud. Pašić lui aurait en effet déclaré que dans le nouvel Etat, les musulmans de Bosnie-Herzégovine seraient tenus de se "reconvertir" à l'orthodoxie, sans quoi ils seraient physiquement éliminés. La menace ne sera finalement pas mise à exécution mais l'anecdote donne le ton de qui est Nikola Pašić.

En réalité, dès la création du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, celui-ci s'affirme plutôt comme le Royaume d'abord des Serbes, puis éventuellement des autres. Le régent est serbe, et la plupart des hommes politiques serbes considèrent, pour schématiser, que leur communauté doit être le moteur du pays, et que ses intérêts sont supérieurs à ceux des autres peuples. Influencée par le centralisme et l'unitarisme linguistique français, cette idéologie défend un Etat centralisé avec une langue dominante, le serbo-croate, ou plutôt le croato-serbe (les plus extrémistes affirmant que la véritable et unique langue est le serbe, et que le dit "croate" n'en est qu'une variante). Leurs partenaires croates et slovènes sont eux, au contraire, partisans d'un Etat fortement décentralisé, garant de leurs spécificités culturelles, linguistiques, économiques et politiques. La suite est connue, l'intransigeance de la partie serbe contribue à faire naître le mouvement séparatiste croate oustachi dans les années 30, qui réalisera ensuite son rêve national(-iste) dans le sinistre Etat du même nom durant la Seconde Guerre Mondiale. Ensuite, ces divergences de vision n'auront de cesse de faire l'objet de débats autant que d'ajustements dans la Yougoslavie socialiste, dans le but, illusoire, de contenter tout le monde. Jusqu'à l'éclatement auquel elles auront contribué.

Bref, la vision de l'Etat qu'ont les hommes politiques serbes dans les années 20 fait que, on le devine, ils sont peu réceptifs aux revendications des minorités. 

Les deux dignitaires hongrois venus l'interpeler Pašić sont d'ailleurs accueillis avec mépris, le premier ministre jugeant leurs "complaintes mesquines", et pointant "la déloyauté" des Hongrois envers l'Etat, tout en jugeant celle-ci non surprenante au vu de l'Histoire. Après avoir indiqué que cette déloyauté saura si besoin être réprimée, Pašić, bon prince, lance néanmoins une carotte à ses interlocuteurs, une carotte qui, d'après László Tóth dans son article, deviendra une constante de la politique serbe à l'égard des Hongrois : Pašić suggère en effet à ses interlocuteurs que le bon périmètre pour exprimer leurs revendications et aspirations nationales est celui du Parti Radical Populaire Serbe. En gros, le sous-entendu est "rejoignez nous, travaillez avec nous, soyez loyaux à notre parti ! Alors, nous vous lâcherons des concessions !". Un pacte pervers qui place les Hongrois dans un dilemme insoluble : refuser de participer, c'est risquer de n'avoir aucune influence, accepter, c'est risquer de se compromettre ou d'être manipulé !

Finalement, les deux principaux partis de l'échiquier serbe, le Parti Radical Populaire (NRS) et le Parti Démocratique (DS), ancêtre du parti du même nom aujourd'hui, passeront une partie des années 20-30 à tenter d'instrumentaliser la communauté hongroise, avec des carottes : le DS s'emploie à défendre une réforme agraire plus équitable, à protéger les Hongrois pauvres, et promeut la mise en place d'un enseignement en hongrois. Le NRS propose, lui, des fauteuils de députés et un élargissement des droits linguistiques. Le bâton, lui, reste caché dans le dos, à travers la méfiance et un climat de suspicion permanents envers la communauté, jugée, quoi qu'on fasse en sa faveur, ingrate et déloyale. Derrière les tentatives d'intégration et de participation, des plans secrets de répression et de déportation dorment dans les placards... Précisons toutefois que la méfiance est aussi présente côté hongrois, où l'on oscille avec prudence et crainte, entre concessions à l'intérêt bien compris et suspicions de se faire piéger.

La Deuxième Guerre Mondiale va plonger les deux communautés, Serbes et Hongroises, dans une spirale tragique de violences mutuelles de masse. En 1941, et malgré le Traité d'Amitié signé entre la Hongrie et la Yougoslavie en 1940, l'armée hongroise envahit la Bačka, une région de Voïvodine. Le dictateur d'extrême-droite au pouvoir à Budapest, Miklos Horthy, a pour doctrine le "retour à la frontière millénaire" et à sa juste composition ethnique. Les Serbes dont les familles ne figuraient pas dans les registres de l'Etat civil d'avant 1918 sont chassés ou assassinés. A leur place, des réfugiés Csangos de Moldavie et Sicules de Bucovine (deux minorités magyarophones) viennent repeupler le territoire. Le 6 janvier 1942, plusieurs centaines de Serbes (les chiffres varient selon les sources entre 900 et 1200), mais aussi des Juifs et des Roms, incluant femmes et enfants, sont massacrés par les troupes hongroises dans le village de Curug (Csurog en hongrois), officiellement en raison de la présence de Partisans parmi eux. Dans la foulée de ce massacre surviendra celui de Novi Sad, le 20 janvier 1942, où plus de 1000 Serbes, Juifs, mais aussi des Ruthènes et même quelques Hongrois, sont raflés puis assassinés dans des conditions particulièrement horribles. Lorsque le vent tourne et que les Partisans reprennent le dessus, de sordides représailles interviendront. En 1944, les Partisans exécutent ainsi plusieurs centaines de Hongrois (pas de chiffres précis, mais au moins 700 personnes), incluant femmes et enfants, à nouveau à Čurug, officiellement en raison de leur collaboration avec l'occupant. 

De façon générale, les Hongrois, qui ont en majorité accueilli les troupes de Horthy en libérateurs, sont accusés en bloc de collaboration avec celles-ci dans les violences commises contre les Serbes, les Juifs et d'autres communautés. En réalité, de nombreux cas de Hongrois cachant ou protégeant leurs concitoyens d'une autre nation ont existé. Par ailleurs, une partie d'entre eux a rejoint la résistance communiste. Tout n'est pas tout noir ou tout blanc, mais à la fin de la guerre, la communauté est collectivement punie, à travers des lynchages, des assassinats, des procès expéditifs suivis de condamnations à mort, qui frappent aussi des innocents.

Dès 1944, pourtant, alors que la répression fait rage, le nouveau pouvoir crée le quotidien "Szabad Vajdaság", "Voïvodine Libre" en hongrois, qui devient en 1945 "Magyar Szó" (littéralement "Mot Hongrois" ou de façon figurée, "Voix Hongroise"). 



Photos (c) Wikimedia Commons


La même année, Tito fait créer une association sportive de jeunesse dans le quartier hongrois de Telep à Novi Sad, association baptisée en hongrois "Egység" ("unité"). L'idée est d'abord d'encadrer et de contrôler la jeunesse hongroise, dans une ville où le trauma du massacre de 1942 est vif, mais aussi de poser les bases d'un avenir qui passerait par l'intégration, plutôt que par la répression. "Nous devons transformer la Yougoslavie pour que les minorités s'y sentent chez elles" aurait dit Tito, toujours d'après László Tóth. En écho, l'un de ses fidèles d'alors, Milovan Djilas répondra qu'on ne peut pas tenir chaque Hongrois pour responsable des crimes commis par les forces de Horthy.

Lentement certes, mais sûrement, la situation va se détendre. D'abord parce que Tito tourne le dos à Staline et au stalinisme, et va tracer sa propre voie politique, qui comme on le sait, sera, sans renoncer au parti unique et au culte de la personnalité, plus souple et plus libérale que dans les pays du bloc soviétique.

En 1956, si Tito ne condamne pas au départ l'intervention des forces soviétiques à Budapest, il s'en distancie lorsque le réformateur Imre Nagy est arrêté, puis proteste lorsque celui-ci est assassiné. De nombreux Hongrois fuyant la répression sont autorisés à entrer en Yougoslavie. Certes, ils ne sont pas invités à rester, mais le geste demeure apprécié par les réfugiés qui échappent ainsi au mieux à la prison, au pire à la mort. C'est ce qui ressort de témoignages que j'ai lus de Hongrois ayant fuit à l'époque, ou de leurs descendants installés en France. 

La tragédie de 1956 en Hongrie va avoir une influence indirecte sur la situation des Hongrois de Voïvodine, ou plus exactement sur la perception qu'ils vont avoir de leur situation.

Alors qu'en Hongrie un régime communiste dogmatique et répressif s'est mis en place, en Yougoslavie la société se libéralise à partir des années 60 dans de nombreux domaines : la production intellectuelle, artistique, scientifique occidentale est accessible sans restrictions majeures, alors qu'en Hongrie, elle doit passer par le compte-goutte de la censure. Par ailleurs, comme l'ensemble de leurs concitoyens, les Hongrois de Voïvodine bénéficient du précieux passeport yougoslave qui leur permet de voyager partout, notamment à l'Ouest, et même d'y travailler. En Hongrie, le droit de voyager à l'ouest s'obtient plus difficilement. Enfin, leurs droits linguistiques et leur intégration progressent. Leur langue est enseignée à l'école. Ils sont présents dans les institutions et au sein du parti. En plus du quotidien "Magyar Szó", la Radio Télévision de Voïvodine diffuse des émissions dans leur langue.

L'intelligentsia et la scène artistique magyares développent et cultivent à cette époque un bilinguisme et un bi-culturalisme hongrois-serbo-croate qu'elles vivent de façon épanouie, non comme une capitulation face à la langue dominante, qui est aussi la "lingua franca" de tous le pays, mais comme une richesse, une ouverture, qui n'empêche pas de rester soi-même, et permet de dialoguer avec l'autre.

A Novi Sad, l'une des grandes consciences intellectuelles de la communauté, l'écrivain et essayiste Laszlo Végel récuse le terme de "minorité nationale", et théorise à la place, dans sa revue d'avant garde "Új Simpozion" ("Nouveau Symposium"), le concept de "Yougoslave de langue hongroise, slovaque, tchèque, etc.". Une approche citoyenniste qui, pour la première fois, exprime que les Hongrois se sentent faire partie de la société et de l'identité yougoslaves, et qu'ils en acceptent le pacte de fraternité et d'unité. La vitalité intellectuelle et artistique des Hongrois de Serbie porte aussi la marque d'une communauté qui a repris confiance en elle, et n'hésite plus à s'affirmer. A Budapest, la dissidence intellectuelle regarde toute cette ébullition avec un mélange d'envie et d'excitation. Comme l'expliquera l'écrivain hongrois (de Hongrie) Péter Esterhazy en 2012, dans une interview à "Magyar Szó", les écrits de l'intelligentsia de Novi Sad sont alors perçus depuis Budapest comme une renaissance audacieuse de la littérature et de la vie des idées dans le domaine magyarophone. 

László Végel est l'un des rares écrivains à être considéré comme appartenant aux lettres à la fois hongroises, yougoslaves et serbes. Fortement attaché au multiculturalisme de la Voïvodine, persuadé que le destin de sa communauté est d'être une passerelle entre les différentes cultures de cet espace, et non un peuple replié sur lui-même, il pressentira très tôt les dérives de la classe politique magyarophone, autant que les tentations pro-Orbán d'une partie de ses concitoyens. Sa liberté d'esprit et ses critiques lui valent depuis toujours une haine farouche de la part de la VMSZ.
Photo (c) compte facebook de László Végel.

En Yougoslavie, le régime surveille d'un l'oeil toute cette nébuleuse d'écrivains, d'éditorialistes et d'artistes, qui sont tous plus ou moins proches des communistes réformistes, ou pire, de la dissidence. Mais globalement, en dépit de quelques pressions et interdictions sporadiques, il laisse ce mouvement intellectuel tranquille : son existence est en effet un bon argument propagandiste envers l'Occident, pour lui prouver que les minorités et le débat d'idées s'épanouissent en Yougoslavie, mais aussi envers le bloc soviétique, pour lui démontrer la supériorité du modèle yougoslave.

Au delà des cercles intellectuels, dans la vie de tous les jours, le "vivre ensemble" se passe globalement sans animosités. Dans les communes où Serbes et Hongrois cohabitent, un "bilinguisme" du quotidien se développe, y compris chez les Serbes. Par "bilinguisme du quotidien", je ne parle pas d'un bilinguisme forcément abouti, pas celui qui permet de soutenir une thèse dans la langue de l'autre, mais une connaissance suffisante de celle-ci pour socialiser, discuter, faire des courses, se retrouver au bistrot, etc. Les deux peuples se redécouvrent, et constatent qu'ils ne sont pas si différents.


La branche de mon lectorat amatrice de tennis et ayant dépassé la cinquantaine, 
se souvient peut-être d'une joueuse américaine, d'origine "yougoslave", nommée Monica Seles. En réalité, l'orthographe correcte dans la langue maternelle de la jeune femme est Mónika Szeles (transcrit phonétiquement en Seleš, en serbe). Les parents de la joueuse étaient typiquement de ces "Yougoslaves de langue hongroise", théorisés par Végel : des gens parfaitement à l'aise dans le melting-pot régional, et adhérant au vivre ensemble de la société d'alors. Si Mónika Szeles est rapidement partie aux Etats-Unis pour parfaire sa formation, elle n'en reste pas moins une enfant du tennis yougoslave : c'est l'ancienne joueuse et entraîneuse Jelena Gencic qui la découvrit alors qu'elle n'avait que cinq ans. 
Photo (c) El Super Hincha.


Sans dire que tout était parfait, on peut parler d'une forme d'âge d'or pour la communauté hongroise à cette époque, qui court en gros des années 60 à la deuxième moitié des années 80. Une période où personne parmi les Hongrois de Voïvodine ne songe à fuir en Hongrie. 

Tout cette belle harmonie est toutefois soumise à une condition tacite, mais de taille et non négociable, de la part du pouvoir : ne jamais parler de ce qui s'est passé entre 1944 et 1945 ! Ceux qui s'y risqueront seront vite neutralisés professionnellement, comme en fera l'expérience Nándor Burányi, journaliste à "Magyar Szó", qui en 1967 publie un livre sur les massacres de Hongrois à Senta (Zenta en hongrois). Le livre est envoyé au pilon, et Burányi est vivement invité à choisir un nouveau métier, sous peine d'ennuis plus graves.

Le régime aura tout au long de son histoire un talent certain, et obsessionnel, à fabriquer des tabous politiques sur les pages peu glorieuses de son avènement (ça n'a d'ailleurs pas beaucoup changé dans les nouveaux Etats qui ont suivi). Pour cette raison, ces tabous ressortiront de la pire des façons, en étant souvent récupérés par les investigateurs les plus mal intentionnés, car marqués à l'extrême droite, mais c'est un autre sujet... 

Sans surprises, l'inquiétude revient au sein de la communauté hongroise vers la fin des années 80, lorsque Slobodan Milošević gravit les échelons du pouvoir avec un agenda nationaliste serbe préoccupant. La "révolution anti-bureaucratique", en 1988-89, orchestrée par le nouvel homme fort du PC serbe, les effraye particulièrement, puisqu'elle exclue l'équipe au pouvoir en Voïvodine, plutôt non-nationaliste et favorable aux réformes démocratiques, et supprime l'autonomie de la province, qui leur garantissait certains droits. 

A l'opposé, au même moment, la Hongrie se libéralise politiquement et économiquement, avec l'aval discret de Mikhail Gorbatchev, dans un processus qui finira par provoquer la chute du Rideau de Fer. La tentation de l'exil vers la mère patrie reprend, et celui-ci se remet en marche avec l'imminence, puis l'éclatement de la guerre. Une guerre que les Hongrois ne considèrent pas comme la leur, mais comme une résurgence des vieux conflits de leadership et de territoires entre Slaves. Par ailleurs, des Hongrois vivent aussi en Croatie et en Slovénie, et l'idée de se retrouver face à eux sur le champ de bataille est évidemment une perspective inacceptable. 

Ceux qui restent en Serbie serrent les fesses en espérant des jours meilleurs. La branche la plus politisée rejoint le mouvement citoyen anti-guerre, très actif en Voïvodine. Mais le climat est étouffant, en particulier dans les petites villes et les territoires ruraux, où des agents provocateurs, ou simplement des pauvres types, s'amusent à taguer des "Smrt Mađarima" ("Mort aux Hongrois") ou à barrer les noms des communes en hongrois, en ajoutant un "Srbija !" ("Serbie !") vengeur. Les violences physiques et autres intimidations surviennent aussi. C'est l'époque où Vojislav Šešelj "propose" ses fameux sandwichs en échange d'un aller simple pour la Hongrie. 

Durant la décennie de guerres, la Voïvodine accueille de nombreux réfugiés serbes, de Croatie, de Bosnie-Herzégovine, puis du Kosovo. Le pouvoir cherche par ce moyen à modifier encore la composition ethnique de la province en faveur des Serbes. Mais aussi, en amenant des populations ayant tout perdu, et à ce titre frustrées et pleines de rancoeur,  à réduire le poids sociologique et politique des Serbes locaux, souvent plus progressistes et moins nationalistes que le reste du pays. Globalement, le pouvoir s'acharne sur cette province qu'il juge indisciplinée et nationalement impure. Une politique vectrice de tensions au quotidien, qui ne manquera pas d'inquiéter les minorités, et qui surtout portera ses fruits en 2004 avec la prise de la mairie de Novi Sad par Maja Gojkovic, du SRS de Vojislav Šešelj. Tout un symbole, qui brise durablement le mythe de la Voïvodine multiculturelle et progressiste, et un choc qui installera durablement découragement et apathie !

Sur le plan politique, l'arrivée du multipartisme en Serbie, au seuil de la guerre, a vu les Hongrois se structurer en créant la Communauté Démocratique des Hongrois de Voïvodine (Vajdasági Magyarok Demokratikus Közössége VMDK / Demokratska zajednica vojvođanskih Mađara). Ce parti réclame une entité territoriale autonome pour les Hongrois de Voïvodine. Une ligne jugée trop radicale et peu susceptible d'arriver à ses fins par une partie de la communauté. En 1997, une frange dissidente menée par le charismatique et fort en gueule maire de Subotica Jozsef Kasza, provoque la scission du parti. De celle-ci émerge un nouveau parti, l'Alliance des Hongrois de Voïvodine, la VMSZ, le futur parti des panneaux routiers bilingues.

La VMSZ dirigée par Jozsef Kasza défend un projet d'autonomie plus modéré : pas d'exigence d'entité territoriale autonome pour les Hongrois, mais le droit à une autonomie individuelle qui garantit à chaque membre de la communauté le droit de pratiquer sa langue dans un certain nombre de situations essentielles (école, administration, justice) et de cultiver sa culture, le tout via des dispositifs et institutions ad-hoc. Electoralement, le succès est immédiat et l'approche séduit la Ligue des socio-démocrates de Voïvodine (Liga Social-Demokrata Vojvodine, LSV), un parti serbe de centre-gauche à la base proche du mouvement anti-guerre de la province. La LSV réclame aussi le retour de l'autonomie de celle-ci, et développe l'idée d'une Serbie décentralisée. Ce périmètre d'une région autonome et multilingue convient à la VMSZ, et les deux partis travaillent ensemble. 

Lorsque Milošević est renversé en 2001, et que le DS de Boris Tadić finit par arriver aux affaires, en 2004, la VMSZ va devenir son partenaire de coalition. Si le périmètre des compétences dévolues aux minorités n'est pas complètement finalisé, Jozsef Kasza obtient la création de certaines institutions qui profiteront à sa communauté, et conforteront la VMSZ dans son leadership. C'est là que vont aussi être votées un certain nombre de lois que j'évoquais plus haut, qui règlementent l'usage et l'affichage des langues minoritaires. Lois qui, comme on l'a aussi vu plus haut, peineront à être appliquées jusqu'à récemment, le DS se montrant peu empressé à le faire, en n'étant finalement pas fondamentalement différent des autres partis serbes. Comme eux, le DS continue en sourdine de voir les minorités surtout comme des communautés à instrumentaliser, avec ce vieux mélange de paternalisme et de suspicion... C'est d'ailleurs cette attitude de condescendance et de méfiance qui achèvera de convaincre les déjà convaincus hommes politiques kosovars que l'indépendance, plus qu'une large autonomie, est le seul horizon souhaitable pour le Kosovo.

A cette époque, qui précède l'arrivée du SNS au pouvoir, la Voïvodine connait quelques épisodes d'agitation nationaliste hongroise, avec des provocations perpétrées par le "Mouvement des 64 Comitats" ("Hatvannégy Vármegye Ifjúsági Mozgalom"). Cette organisation hongroise de jeunesse, ouvertement d'extrême droite, revendique le retour de la Grande Hongrie historique, composée de 64 comitats, que ce soit par une renégociation de Trianon ou par la force. En 2008, son chef, Laszlo Toroczkai, qui semble avoir ses (mauvaises) habitudes et ses entrées en Serbie, déclenche une bagarre de rue à Subotica. En 2011 à Temerin, ville déjà marquée par des agressions contre des Hongrois, le mouvement frappe à deux reprises, d'abord en tabassant des jeunes Serbes dans la rue, puis en agressant les clients, serbes, d'un bistrot. 

Fait troublant, l'organisation est un temps enregistrée comme parti politique en Serbie, avant que le Ministère de l'Intérieur ne la classe comme organisation d'extrême-droite néo-faciste, et que la justice n'interdise à László Toroczkai de venir dans le pays. Si ces agressions font monter la tension en Voïvodine, la majorité des gens garde heureusement la tête froide, mais on peut s'interroger sur qui avait intérêt à verser de l'huile sur le feu en matière d'incidents inter-ethniques, alors qu'en Hongrie, dans cette période, les graves émeutes liées à la confession du premier ministre, Ferenc Gyurcsany, d'avoir menti sur l'état des finances publiques, préparent l'arrivée au pouvoir de la FIDESZ et de Viktor Orbán. Le "Mouvement des 64 Comitats" participe d'ailleurs activement à ces émeutes, organisant entre autres le siège de la télévision publique hongroise.

László Toroczkai dans ses années "petite frappe fascistoïde"...
Photo (c) RTS


...Et aujourd'hui, dans le look "homme politique dynamique et respectable"
(mais les idées n'ont pas changé).
Photo (c) TCH

Autre affaire troublante liée à ce mouvement et à László Toroczkai lui-même, celui-ci traîne en justice Laszlo Sas, un journaliste hongrois de Voïvodine, qui en 2007 aurait dénoncé dans "Magyar Szó" les positions extrémistes de Toroczkai , et ses liens probables avec la FIDESZ de Viktor Orbán. La plainte pour insulte et diffamation est jugée recevable par le tribunal de Subotica, qui fait peu des cas des arguments de László Sas qui explique, pour sa défense, avoir voulu mettre en garde la jeunesse hongroise de Voïvodine envers ce mouvement. La journaliste est condamné en 2012 à payer l'équivalent de 1200 € de dédommagement à sa "victime". Vous avez bien lu, un journaliste qui rend service à la Serbie en dénonçant un mouvement d'extrême droite irrédentiste dans le principal quotidien magyarophone du pays, est condamné. Sas, qui vit de façon très précaire de rares piges journalistiques, et de la maigre retraite de son épouse, n'est en mesure ni de se payer un avocat,  ni de verser cette somme, et se voit obligé, à 69 ans, de purger une peine de prison. C'est finalement Tomislav Nikolic, le nouveau président serbe, issu du SNS, qui le gracie, suite à une forte pression, notamment internationale, Reporters sans Frontières ayant dénoncé publiquement la condamnation du journaliste. 

Difficile ici d'affirmer qu'il y a un complot ourdi entre Belgrade et Budapest, le "Mouvement des 64 comitats" et la justice serbe. Cette dernière, qui n'a pas été réformée par le DS, est connue à cette époque pour condamner à peu près toute personne accusée de diffamation, insultes et autre "douleur morale". C'est l'époque ou Emir Kusturica traîne avec succès le journaliste indépendant Petar Luković devant les tribunaux, parce que celui-ci a osé dénoncer le virage nationaliste serbe du cinéaste.
Simplement, de mon point de vue, cette plainte de Toroczkai est un message d'intimidation envoyé aux journalistes ou aux militants politiques hongrois de Serbie, alors que FIDESZ et SNS vont arriver aux affaires.

En 2010, la FIDESZ prend le pouvoir en Hongrie. En 2012, c'est le tour du SNS, né d'une scission au sein du SRS d'extrême droite, en Serbie. Cette double situation va avoir des incidences de taille pour la communauté hongroise de Serbie, et en particulier pour la VMSZ, dirigée, depuis le décès de Jozsef Kasza, par Istvan Pasztor, un homme au départ réputé intègre, modéré et ouvert. 


István Pásztor 
Photo (c) Hungary Today.

Un article publié par le portail indépendant serbe "Radar" en 2024, du journaliste de langue hongroise Csaba Pressburger, revient avec des détails très instructifs sur la dérive progressive mais irréversible de la VMSZ, à l'aune de ces événements.

Jusqu'à l'arrivée de la FIDESZ au pouvoir, la VMSZ avait une approche pragmatique concernant la mère patrie : elle consistait à entretenir des bonnes relations avec tous les partis de l'échiquier politique hongrois, majorité comme opposition. Viktor Orbán met fin immédiatement à cette pratique, exigeant désormais une allégeance inconditionnelle et exclusive à la FIDESZ. En échange, du moins le prétend-t-il, il accède à une requête ancienne des Hongrois de Voïvodine, celle de pouvoir bénéficier de la double nationalité, Serbe et Hongroise, une demande qui remonte aux années de guerre, et dont l'application devait faciliter la fuite, si nécessaire, vers la mère patrie. Mais avec l'entrée de la Hongrie dans l'Union Européenne, la double nationalité permet aussi aux Hongrois de Voïvodine d'être citoyens européens, avec tous les avantages qui vont avec. En réalité, cette demande arrange parfaitement Orbán, qui bénéficiera ainsi de nouveaux électeurs potentiels, ou tout au moins d'un levier de pression auprès d'eux et de leur parti : "je vous ai donné la nationalité, maintenant il faut voter pour nous, parce que sans nous, vous êtes foutus !" semble être le message caché dans le package de la précieuse nationalité. Il étendra d'ailleurs ce droit aux Hongrois de Roumanie, de Slovaquie et d'Ukraine, non sans susciter interrogations et critiques chez certains électeurs de Hongrie, qui estiment que ces gens n'ont pas à décider de ce qui se passe dans un pays où ils n'habitent pas.

Le piège, très habile, va se refermer sur les Hongrois de Serbie et sur la VMSZ. Orbán négocie la mise en place de cette double nationalité avec Aleksandar Vučić, via des accords bilatéraux. Les deux hommes ne tardent pas à s'apprécier, et à percevoir l'intérêt croisé qu'ils ont à travailler ensemble. Cela n'apparaît nulle part, mais Orbán a sans aucun doute promis à Vučić, à ce moment-là, qu'il lui garantirait la loyauté des Hongrois de Voïvodine, et de leur principal parti, la VMSZ. De son côté, Vučić a dû promettre qu'il ferait en sorte, via la VMSZ, que les même Hongrois votent pour la FIDESZ aux élections hongroises. 

Ce rapprochement ouvre néanmoins aussi une phase réelle et bénéfique de réconciliation entre les deux nations. Quoiqu'on pense des deux partis au pouvoir, cela doit être salué. Le 23 juin 2013, le président serbe Tomislav Nikolić et son homologue hongrois Janos Ader se retrouvent pour une cérémonie commémorative à Čurug, où un musée, financé par la Hongrie, commémore le massacre des Serbes de 1942, alors qu'un monument, financé par la Serbie, honore la mémoire des Hongrois assassinés en 1944.

Un aspect de la cérémonie.
Au premier plan, 
Tomislav Nikolić, et au second, János Áder
Photo (c) VMSZ.

On peut bien entendu s'interroger sur la balance entre sincérité et opportunisme dans cette démarche d'apaisement, mais celle-ci a le mérite d'exister et de reconnaître, pour la première fois, les souffrances des uns et des autres. Voilà aussi ce qui se passe quand on laisse les tabous politiques évoqués précédemment moisir dans les placards de l'Histoire, et quand les partis plus modérés n'ont pas le courage politique de s'en emparer ! Comme déjà écrit, ce sont les moins bien intentionnés qui finissent par les ressortir, et à retirer fort opportunément les fruits de leur amende honorable, sincère ou simulée.

Pour comprendre la raison d'être de cette action, qui encore une fois peut surprendre, il ne faut pas oublier que le SNS au pouvoir en Serbie cherche à faire oublier le passé d'extrême droite de ses membres, issus du SRS. La "dédiabolisation", proche de celle du FN/RN en France, est à l'oeuvre. Par ailleurs, les assassinats de masse perpétrés envers les Hongrois sont le fait de Partisans, donc ils sont liés au régime communiste : pour le SNS, c'est une façon de faire porter la principale culpabilité à ce régime, et de s'en démarquer. Aucun mot bien-sûr sur le nationalisme serbe détestable qui a fait des Hongrois, dès 1920, des citoyens de troisième zone. 
Le SNS s'est aussi vendu à l'Union Européenne comme pro-européen, et la cérémonie de Čurug constitue typiquement le genre de geste qui envoie les bons écrans de fumée à Bruxelles. Et sans aucun doute, cette réconciliation fait aussi partie du deal entre Orbán et Vučić, qui permet de rassurer la communauté hongroise et de l'instrumentaliser dans l'intérêt des deux parties. La cérémonie sera un des éléments qui, alliés à un lobbying intense de la VMSZ, feront qu'une partie des Hongrois de Serbie perdront leurs réticences à soutenir le SNS, ainsi que son alliance avec le parti d'István Pásztor. D'autant que cette loyauté se paye aussi, dans la tradition clientéliste en vigueur au SNS, par toutes sortes de privilèges et passe-droits.

A ce titre, "l'intègre et modéré" István Pásztor ne tarde pas à prendre goût à la nouvelle donne, imposée par Orbán en lien avec Vučić, et à tous les avantages qu'elle lui offre. Comme l'explique Csaba Pressburger, Pásztor devient "le seul maître en son domaine, qui deviendra de plus en plus étroit", la VMSZ perdant toute personnalité et singularité pour devenir un clone de ses maîtres.  Tout comme le font Vučić et Orbán dans leurs "chasses gardées" respectives, l'homme ne tarde pas à faire main basse sur toutes les institutions hongroises, à noyauter entreprises et associations, et même à prendre le contrôle du quotidien "Magyar Szó". Le "Mot hongrois" se met alors surtout à parler les mots de la VMSZ, du SNS, et de la FIDESZ, au point qu'en 2016, une partie de la rédaction démissionne avec fracas et fonde le "Szabad Magyar Szó", le "Mot hongrois libre", qui reste encore aujourd'hui l'un des seuls médias indépendants de langue hongroise en Serbie. 

Sur le plan idéologique, István Pásztor délaisse la ligne centriste de ses prédécesseurs, qui rendait le parti compatible à des alliances avec le centre gauche, pour embrasser une ligne populiste et néo-conservatrice, calquée sans surprise sur celle de ses maîtres du SNS et de la FIDESZ. Il se détourne également de tout aspiration à une réelle autonomie pour la Voïvodine, se contentant de la régionalisation actuelle, qui est davantage une décentralisation sur la forme que sur le fond.

Dernier point et pas des moindres, la VMSZ a compétence pour subventionner les musiciens, compagnies de théâtre et maisons d'édition d'expression hongroise : loin de garantir la liberté, la diversité et la modernité de la vie culturelle, István Pásztor et ses équipes se sont auto-attribués l'expertise du bon goût, tout en s'érigeant en censeurs, décidant qui a le droit de représenter la culture hongroise locale. Autant dire pas grand monde, comme le rappelait de façon préoccupante en 2023, un article de l'hebdomadaire serbe indépendant Vreme, disponible en anglais, et signé de Roland Orcsik. Poète de Voïvodine installé aujourd'hui à Szeged en Hongrie, où il dirige le département d'études slaves du sud de l'université, Orcsik connaît bien la vie culturelle de sa région natale, notamment dans ses expressions les plus underground dont il a lui même été partie prenante à une époque. Son constat est sans appel. Sous le "règne" d'István Pásztor, les écrivains et artistes sont tenus de donner une "bonne image" de la communauté. Critère aussi vague que subjectif, qui fait que celles et ceux dont le travail émet des critiques, pose des questions qui dérangent, aborde des sujets qui fâchent, ou simplement déplaît esthétiquement au "maître", se voient privés de tout soutien financier. Une situation grave et inquiétante qui contribue aussi à la lente extinction de la communauté, en tout cas dès à présent à sa folklorisation et à sa fossilisation, alors que la culture devrait par définition être son coeur battant, et qu'elle porte en elle des singularités fortes et uniques : multilinguisme, interculturalité, désir d'être un "pont" entre les mondes slaves et magyarophones, entre l'Europe Centrale et les Balkans... 

La poétesse et dramaturge Anna Terék, née en 1984 à Backa Topola (Topolya en hongrois), vit et travaille aujourd'hui à Budapest. Pour cette raison, la VMSZ considère qu'elle n'est plus une écrivaine de Voïvodine, et a cessé de financer l'édition de ses livres. La Voïvodine, avec ses langues, ses histoires et ses contradictions, est pourtant au coeur de l'oeuvre de l'écrivaine, qui cultive son attachement au serbo-croate et à la double culture qui en émane. 
"Parler plusieurs langues est un trésor. Non seulement je le pense, mais je le sens !" déclarait-elle en 2021 au portail littéraire croate "Moderna Vremena"
Mêlant héritages de l'histoire et enjeux sociétaux d'aujourd'hui, cette psychologue pour enfants et adolescents a entre autres écrit une pièce où un jeune garçon veut se marier avec un autre garçon, qui, pour ajouter au scandale, est serbe...
Peut-être que c'est tout cela qui déplaît aux censeurs ? 
Photo (c) Bezzeg Gyula.


En 2023, l'homme fort de la VMSZ décède. C'est son fils Bálint qui assure l'intérim, avant d'être officiellement réélu à la tête du parti en 2024. Loin d'imprimer un nouveau souffle ou une nouvelle direction, Bálint Pásztor s'inscrit ouvertement dans les pas de son père, et va même plus loin puisqu'il accepte, la même année, le principe d'entrer dans une large coalition avec le SNS mais aussi le SRS de Vojislav Šešelj, à Zemun, une municipalité de Belgrade. Une acceptation certes contrainte et forcée, car un refus se serait soldé par la perte du soutien du SNS dans certaines communes de Voïvodine où ce soutien est indispensable, explique Csaba Pressburger  dans son article. Il n'en reste pas moins que, droit dans ses bottes, le jeune Pásztor a répondu avec dédain à ceux qui s'étaient émus de cette alliance, ne voyant pas en quoi elle était choquante. Les trois partis avaient de toute façon déjà préparé la riposte marketing, avec le concept d'union de toutes les "forces patriotiques", une sorte d'union des droites à la serbe, sauce goulasch ! 

Csaba Pressburger. Journaliste. Ancien rédacteur en chef de "Magyar Szó". Viré pour désobéissance. Il poursuit aujourd'hui sa carrière comme journaliste indépendant. 
Son nom est aussi tout un programme qui raconte l'histoire humaine de cette partie de l'Europe : Pressburger signifie en allemand "de Pressburg", le nom allemand de Bratislava, l'actuelle capitale de la Slovaquie, nommée Pozsony en hongrois. Le nom Pressburger était un nom souvent porté par les juifs en Europe Centrale. Avec humour, le journaliste a posé en 2024 devant le siège de la télévision slovaque à Bratislava/Pozsony/Pressburg.
Photo (c) profil facebook de Csaba Pressburger.

Csaba Pressburger conclut son article avec un fait douloureux, fruit de la dérive de la VMSZ, et signature de son échec : en trente ans, depuis la création du parti en 1994, la population hongroise de Serbie a diminué de moitié. "L'opération a réussi - le patient est mort" termine, avec une ironie cruelle, Pressburger. 

* * * 

Dans ce contexte glaçant, rien de tel que de mettre un peu de hongrois dans l'espace public pour donner l'illusion que sa présence est bien vivante et pleine de vitalité. Au passage, c'est là aussi un autre écran de fumée envoyé à l'Union Européenne, qui, mal informée, se dira que les minorités sont bien traitées en Serbie et que donc tout va bien.

Mais le rôle des panneaux est aussi un geste désespéré visant à remettre les Hongrois dans le droit chemin de la soumission, chemin qu'une partie d'entre eux semble avoir délaissé. 

Le 1er novembre 2024, le auvent de la gare de Novi Sad s'effondre, faisant 16 morts, et déclenchant la plus vaste révolte qu'ait connu la Serbie dans son histoire moderne. Une révolte qui ne faiblit pas, et reste toujours active à l'heure où j'écris ces lignes.

A l'instar d'autres minorités nationales, telles que les Bosniaques du Sandzak, beaucoup de Hongrois de Voïvodine se sont engouffrés dans la brèche ouverte par les étudiants en colère. Le mouvement est ouvertement citoyenniste, professant que toute personne qui vit en Serbie et partage l'objectif d'en faire une démocratie fonctionnelle est serbe, indifféremment de sa langue, de sa religion, ou de ses opinions. Ce positionnement rassure les Hongrois, qui pensent que peut-être demain, dans une nouvelle Serbie, ils n'auront plus à se compromettre pour exister et faire valoir leurs droits. Comme le reste de la population, ils savent que c'est ici et maintenant que la lutte se joue, et qu'une autre occasion ne reviendra pas de sitôt. Ils sont sortis de leur solitude communautaire, de leurs angoisses existentielles et de leur dépression résignée, avec une audace qui les a au départ surpris eux-mêmes, et qui fait que chez eux non plus, il n'y aura pas de retour en arrière !

Roland Sípos, un Hongrois membre de la liste étudiante et citoyenne "La Voix des Jeunes" (Glas Mladih) qui s'est récemment présentée aux élections municipales de Kula en Voïvodine. "Je ne suis pas le Hongrois de service, je défends - avec la Voix des Jeunes - les aspirations au changement de tous les habitants de Kula, quels qu'ils soient !" a-t-il tenu à préciser dans une interview à Szabad Magyar Szó (il ne l'a pas exactement dit comme ça, mais c'était la teneur). 
Photo (c) N1

Pour la VMSZ et le SNS, cette prise de liberté de la communauté est une catastrophe, scellant le fait que les mensonges et les intrigues ne fonctionnent plus, ou en tout cas beaucoup moins qu'avant. Il fallait donc reprendre l'initiative avec un coup de com' qui détournerait les Hongrois de leurs nouveaux appétits de liberté, en leur montrant que, quand même, on s'occupe (bien) d'eux. 

L'agenda serbo-serbe n'est pas le seul en jeu derrières ces panneaux. En Hongrie, malgré sa mainmise quasi totale sur les médias, les institutions et l'appareil d'Etat, Viktor Orbán pourrait pour la première fois devoir céder le pouvoir à son challenger, le bien nommé Péter Magyar. Les Hongrois de Voïvodine étant nombreux à voter aux élections de Hongrie, double nationalité oblige, la FIDESZ espère aussi récolter les fruits de sa collaboration au long cours avec Aleksandar Vučić et la VMSZ. La pose soudaine de panneaux bilingues, alors que ces élections approchent, vise indéniablement à suggérer qu'elle est le résultat de ces bonnes relations, et que donc, pour que cette politique continue, le status-quo politique est souhaitable, en Hongrie comme en Serbie. 

A l'heure où je conclus ce post, il n'est hélas pas sûr qu'Orbán soit "dégagé", l'homme étant prêt à toutes les manoeuvres pour garder le pouvoir. En revanche, il semblerait, et c'est un signe d'espoir, que les Hongrois de Voïvodine aient cessé de tomber dans le panneau.

Image de fin : le plat pays Voïvodinien. 
On le dit monotone et étouffant. 
Mais pour les habitants de la province, 
il incarne au contraire le champs libre et les horizons lointains !
Photo (c) Dronestag.


Nota bene : le post a plusieurs liens renvoyant vers des sites en serbo-croate et en hongrois. Je recommande aux personnes ne parlant pas ces langues de faire une traduction des pages concernées via leur navigateur (beaucoup de navigateurs proposent cette option) ou Google Translate, en choisissant plutôt une traduction vers l'anglais, hélas souvent meilleure que vers le français. 

Nota bene 2 : pour ce post, je me suis basé sur beaucoup d'articles en serbe, or le serbe retranscrit les noms hongrois, et étrangers en général, de façon phonétique : Jacques Chirac donne en serbe Žak Širak, et László Tóth s'écrit Laslo Tot. Pour cette raison, j'ai dû faire des recherches pour retranscrire correctement les noms hongrois dans leur "jus" orthographique magyar. Je m'excuse par avance auprès des lectrices et lecteurs parlant cette (magnifique) langue pour les éventuels accents oubliés ou les orthographes incorrectes. Les accents spécifiques du hongrois, ou les signes diacritiques du serbe (š, đ, ž, ć, etc.) ne sont pas mis lorsque le mot concerné renvoie vers un lien hypertexte, car Blogspot, en bonne plateforme américaine peu sensible à la diversité linguistique, dysfonctionne avec ces signes, en faisant que les liens ne fonctionnent pas. 


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