vendredi 9 octobre 2026

La jeunesse, cette minorité opprimée


Un jeune Serbe entre deux CRS lors d'une manifestation à Belgrade en juin 2025.
Photo (c) Gavrilo Andrić.

Tout le monde a vu ces images terribles du mouvement lycéen en cours en France, avec cette jeune fille à Alençon, terrorisée, à qui un flic fait une clé de bras. Lui a un visage impassible, genre "je fais mon taff, j'applique le protocole XB Machin comme le veut la procédure", alors que la jeune fille étouffe, exprime sa douleur, et supplie d'être relâchée. Il y a d'autres images bien plus terribles encore, qui montrent que la France est définitivement en train de basculer dans un régime de démocrature décomplexée.

En juillet 2025, Maksim Zečević, un jeune étudiant serbe en mathématique était capturé en pleine rue à Belgrade par des types en civil, dont on n'a d'ailleurs jamais su qui ils étaient (policiers, agents des services de renseignements, hommes de main du pouvoir ?). Son seul crime était d'avoir partagé des contenus sur le web, favorables au mouvement de lutte initié par les étudiants. Prise par le photographe/manifestant Gavrilo Andric, l'image, ci-dessous, est vite devenue virale en Serbie, suscitant l'indignation générale. Le visage encore très juvénile de Maksim Zečević donnait l'impression que c'était un enfant qui était violemment embarqué. Lors de l'arrestation, une passante avait tenté, sans succès, de s'interposer, criant : "Mais vous êtes fous ! Vous arrêtez un enfant !!?".

Sans être ultraviolente, avec sang et blessures, l'image n'en en pas moins terrible : Maksim Zečević subit lui aussi une clé de bras. On devine sur le visage du jeune homme la douleur, on la sent presque, et on perçoit une forme de déception, de résignation, d'abattement, ceux que l'on ressent quand on réalise qu'on s'est fait prendre et qu'on ne peut plus rien faire. Sans parler de la peur de se faire tabasser au poste.
Spoiler : Maksim Zečević n'a pas été tabassé, et il a rapidement été relâché. En réalité, l'épisode l'a renforcé dans sa politisation, et dès sa sortie, il s'est précipité à une manifestation dans sa ville natale d'Užice pour témoigner et galvaniser ses concitoyens. Ouf, donc ! Mais attention, spoiler aussi, tout le monde n'a pas connu le même happy-end, et en Serbie (comme en France), de nombreux jeunes, parfois mineurs, ont goûté aux joies du passage à tabac dans quelque arrière-cour ou mitard aux quatre murs épais.

L'image est aussi violente dans le visage du kidnappeur, un type pas tout jeune, avec un air d'une sévérité absolue, d'une intransigeance dépourvue de la moindre once d'humanité. Ce sale type, visiblement pas content d'être photographié, semble nous dire en même temps, et dire à Maksim : "la récréation est finie, maintenant, sale petit con, on va tous vous faire rentrer dans les rangs !". 

C'est exactement le genre de commentaires que l'on peut lire sur les réseaux en France: "bien fait pour leurs gueules!", "au boulot, maintenant!", "il faut mater cette jeunesse!", "moi je taperais plus fort", "vivement une bonne guerre pour leur apprendre la vie!", ainsi que, bien-sûr, les commentaires racistes ou sexistes désormais devenu le sordide evergreen des réseaux sociaux.
Une partie de ce pays est désormais mûre pour le fascisme, dans un monde déjà bien fascisé ! 

N'oublions pas non plus, parmi ces commentaire, l'incontournable "de mon temps, on ne se plaignait pas et on savait faire des efforts". De loin mon préféré, et à ceux qui le tiennent avec leur autosatisfaction repue et leur mépris petit bourgeois, je réponds que si ils ont été assez cons, soumis, voire lâches, à l'époque, pour la fermer et ne pas se révolter, et bien c'est leur problème ! Qu'ils mangent leurs regrets et leur jalousie inconscients !

Et si finalement la jeunesse était l'une des grandes minorités opprimées en ce bas monde? 
J'en suis de plus en plus convaincu.

Nous vivons dans un monde majoritairement vieux, fini et content de lui, qui ne veut surtout rien changer, et qui s'accroche à ses petits et grands privilèges. La jeunesse, il la regarde comme une bête curieuse et inquiétante, un barbare au parler incompréhensible et aux mauvaises manières, bref une créature à dresser comme un animal et à garder sous contrôle étroit. 

De la jeunesse, le vieux monde exigera discipline, travail, performance, flexibilité et adaptation aux "grands défi de notre époque". Comme ces exigences font à peu prêt autant rêver que la morgue de Bernard Arnault ou un discours d'Aleksandar Vučić, mais placent peut-être aussi la barre un peu haut pour une population qui découvre le monde et tente de s'y construire, elles rencontrent une adhésion relativement modérée. Celle qui prend la forme de cette moue typique de l'adolescence, suivi de ce pas résigné, traînant et lourd, quand un des parents, pour la cinquième fois, demande, gueule en fait, à son enfant de quitter le canapé pour aller terminer ses devoirs.

Face à un tel comportement, le vieux monde fini et content de lui n'aura de cesse de faire le cri de Munch, en s'affligeant de cette jeunesse indolente, stupide, dénuée de tout sens de l'effort, et rivée sur ses écrans. Elle dénoncera aussi avec vigueur ce que pourtant elle s'autorise pour elle-même, dénonçant chez la jeunesse, ses caprices, ses ronchonnements, son égocentrisme, son matérialisme, ses provocations, ses certitudes, sa vision simpliste du monde, sans oublier son inconstance, bref les défauts typiques de cet âge de la vie, que personne ne conteste au demeurant. Sauf que, je le rappelle, on parle d'une population qui a débarqué il y a peu de temps, qui cherche ses marques et se cherche elle-même : ça tâtonne, ça teste, ça explore, ça tente de s'affirmer, avec forcément des erreurs et des excès. En face, on parle de gens qui à priori sont formés, et ont la maturité de l'expérience, le recul des années, la sagesse que la vie est censée en principe apporter au bout d'un certain temps, mais qui pourtant affichent bien les travers qu'ils dénoncent.

Si la jeunesse en vient à sortir de sa supposée torpeur imbécile pour s'engager dans quelque noble action, le vieux monde fini et content de lui, ricanera sur sa naïveté, son idéalisme, sa méconnaissance des "vrais" enjeux, et sa tendance à suivre le gentil mais risible troupeau des bisounours, utopistes et autres wokes. Une exception toutefois, si l'engagement implique de mobiliser des sponsors privés, ou peut déboucher sur une perspective professionnelle, ou encore si la cause est consensuelle et ne dérange pas trop, voire permet au vieux monde de se refaire une virginité morale par son soutien, alors on applaudira "cette" jeunesse courageuse et "qui ne reste pas les bras croisés", contrairement à "l'autre", bien-sûr, celle qui continue de se repaitre de sa glande et de son idiotie.

La jeunesse est priée de rester dans les rangs et de se taire. Son existence devra être soigneusement encadrée, à l'école, bien-sûr, mais aussi durant son temps libre. 

Ses jardins secrets, qui lui permettent de façonner son imaginaire, ses goûts et sa personnalité, seront moqués ou critiqués : exemple, le discours sur la culture geek, uniquement abordée comme un problème, en fait essentiellement présentée comme une "sous-culture" stupide pour proto-autistes boutonneux et souvent obèses, et peut-être même un peu fachos quand ils jouent à des jeux de guerre. Pourtant, de nombreux chercheurs, comme le Français David Peyron, ont démontré à travers moult thèses et livres la richesse des thèmes et des valeurs que véhiculent cette culture, son syncrétisme et sa diversité d'expressions, ainsi que son extraordinaire capacité à fédérer au delà des différences d'âge, de milieu social et de pays ! C'est sans doute d'ailleurs ce qui dérange le plus !

Convention geek "Tandara Mandara" à Belgrade en 2024.
photo (c) Vagabundler.


Les subcultures de la jeunesse, qui contribuent à construire l'individu, en lui permettant notamment d'expérimenter des formes de transgression, devront rester sous étroite surveillance et ne seront tolérées que si elles rapportent économiquement, et que si le vieux monde peut y garder la main et organiser lui-même les expressions de sa contestation. 

Ainsi, les free-parties seront réprimées violemment, et la communauté techno n'aura droit qu'à des grandes messes organisées en parcs d'expositions, avec sociétés de sécurité (la police des lieux de fête) et horaires stricts de fermeture. Quasi seul terrain d'aventure dans notre monde sur-ordonné et prévisible, la nuit devra d'ailleurs, sauf exception, être sage et silencieuse, car la ville contemporaine veut dormir, ou "doit" dormir, peut-être, pour être d'attaque au boulot le matin. Le graffiti, le rap ou le rock seront subventionnés, pas complètement une mauvaise chose en soi, mais qui rend ces expressions contrôlables, et elles sont de fait de plus en plus contrôlées !

En Serbie, Exit a lâché l'éponge. Certes, le célèbre festival fondé par des jeunes de Novi Sad résolument opposés à Milošević n'est pas exempt de critiques si l'on regarde ses louvoiements et ses compromissions (j'en avais parlé ici), mais il a malgré tout incarné, surtout à ses débuts, une respiration, un pas de côté, une alternative pour une partie des jeunes Serbes qui ne se retrouvait pas dans le mainstream turbofolké et nationaliste. Sous pression du pouvoir qui a toujours cherché à le mettre au pas, et critiqué - avec raison - pour son soutien plus que timide aux étudiants serbes, le festival s'arrête et prévoit de reprendre dans un autre pays. En France, les immixtions politiques dans les programmations progressent de façon inquiétante. On l'a vu par exemple avec Rock en Seine qui s'est vu privé de subventions pour avoir programmé Kneecap, ces rappeurs nord-irlandais qui voient une communauté d'oppression, et donc de luttes, entre ce qu'a subi l'Irlande sous domination britannique et ce que subissent aujourd'hui les Palestiniens. 

Pour finir, la sexualité de la jeunesse n'est acceptable que si elle respecte le vieux schéma hétéro-normatif et patriarcal, mais les plus conservateurs en dénonceront même la pratique avant le mariage, rappelant son unique fonction reproductrice. Homos, bis, indéterminés, trans, "fiottes déconstruites", romantiques, ou simplement personnes en exploration, car la jeunesse est par définition un temps de recherche, tout cela n'est que décadence ! En revanche, on laissera les vieux quinquas+ continuer de profiter de leur ascendant ou de leur force pour consommer de la chair jeune et fraîche, car tel est l'ordre naturel des choses, après tout ! 

"Vous êtes contre l'avortement ?? Ignorez le comme vous le faites pour la guerre à Gaza"
Pancarte lors de la Zagreb Pride de 2025. 
Photo (c) Index.hr / Agence Pixsell.

Dans le monde vieux, fini et content de lui, on trouvera aussi bien-sûr des personnes parfois bienveillantes envers la jeunesse, admiratives de sa vitalité et de ses engagements. Cependant, cette attitude à priori positive n'échappe pas toujours au paternalisme autosatisfait, et à la volonté de quand même s'immiscer dans le jeu. Passé les compliments et les encouragements, les doctes mais sèches injonctions reviennent comme le naturel, au galop, sans oublier aussi parfois, après qu'on ait professé à cette jeunesse comment elle devait agir, une tendance à se reposer sur elle. 

En Serbie, sur le grand réseau social des dinosaures nommé facebook, on a vu ainsi bon nombre de commentateurs à priori plutôt favorables à la cause défendue par les étudiants, ne retenir que leurs travers. Plutôt que de relever les expériences de démocratie directe, les dialogues parfois très riches et respectueux entre étudiants d'opinions différentes, la créativité du mouvement, sa capacité à fédérer largement, en incluant les minorités ethniques et religieuses, son organisation horizontale, ces commentateurs n'ont vu que les fascistes et les nationalistes dans le mouvement, et ont dénoncé l'obsession du Kosovo et l'incapacité de la jeunesse à dépasser les démons de la société serbe. Je ne dis pas que la présence fasciste n'est pas préoccupante, et en effet, le mouvement a glissé par moment, de manière parfois inquiétante, vers la droite dure. Il oscille en tout cas, telle une girouette, à l'image des tensions, contradictions et obsessions de la société serbe, qui forcément s'expriment dans la lutte et dans les débats, et ressortent parfois dans un communiqué à l'issue d'un plénum. On peut donc s'en inquiéter et même le critiquer, mais à condition de ne pas perdre de vue non plus tout ce que ce mouvement a pu apporter de positif et d'encourageant. 

Comme l'ont rappelé d'autres commentateurs, peut-être davantage capables de faire la part des choses, les étudiants ne peuvent pas tout non plus, et sûrement pas autopsier tous les cadavres dans les placards de la société serbe, ni donc résoudre tous ses non-dits, tabous et traumas, que d'ailleurs une partie des générations précédentes a échoué à résoudre elle-même, pendant que l'autre partie s'efforçait méthodiquement de les mettre sous le tapis. 

On peut d'ailleurs aussi retourner l'attaque, et dire que cette jeunesse, qui n'a pas connu les années de guerre, en porte néanmoins le poids et en est aussi l'une des victimes : elle est condamnée à dealer avec ses conséquences. Des jeunes Serbes ont encore peur d'aller en Croatie ou dans certaines régions de Bosnie-Herzégovine, parfois d'ailleurs avec raison, puisque, notamment en Croatie, des agressions surviennent encore sur ce motif. Ils s'y sentent parfois mal à l'aise et vont faire profil bas, parlant avec prudence (l'accent de Serbie trahit son locuteur immédiatement), alors qu'ils n'ont rien fait, et que parfois ils ont aussi dans leur famille des victimes de ces guerres.

Sur la question du Kosovo, certains étudiants en viennent ou y vivent, ou bien ils y ont de la famille. Sans bien-sûr nier la violence de la répression des Albanais à l'époque de Milošević, ni la xénophobie tenace d'une partie de la société serbe envers cette population, l'honnêteté implique de reconnaître qu'aujourd'hui ce sont les Serbes du Kosovo qui subissent une oppression aussi inquiétante que détestable. Ils sont pris en étau entre Belgrade, qui négocie à leur place et ne fait rien pour résoudre les tensions, et Prishtina qui pratique à leur égard un mélange d'ultra-légitimisme hors-sol et de revanchisme détestable : en gros, pour le pouvoir kosovar, le mot d'ordre est que les lois du Kosovo s'appliquent partout sur le territoire du Kosovo, donc bien-sûr aussi dans les enclaves serbes (où la population demande au minimum l'autonomie), et que donc il incombe aux Serbes de les respecter. "C'est à eux de s'adapter et de s'intégrer, et vu ce qu'ils nous ont fait subir, qu'ils ne la ramènent pas trop et qu'ils s'estiment heureux qu'on les tolère !" semble être la conclusion. Evidemment, ça ne peut pas marcher comme ça. Alors oui, on peut reprocher aux jeunes serbes un certain aveuglement sur cette question, mais on doit aussi comprendre que certains de ces jeunes subissent directement dans leur chair, à la fois les conséquences de la violence de certains de leurs aînés, sous Milošević, qui a laissé des blessures à vif, mais aussi cette demande d'intégration et de loyauté de l'Etat kosovar, laquelle prend souvent la forme de maltraitances par des policiers non serbophones, eux aussi légitimistes et revanchards... Au passage et pour conclure sur ce sujet, on rappellera aussi que lors d'une prise de parole publique tenue récemment, une étudiante serbe du Kosovo a explicitement exprimé son désir et celui de sa communauté de vivre en paix avec les Albanais. 

Des CRS serbes tabassent un manifestant.
Sur le mur à l'arrière : "KOSOVO" écrit en cyrillique sur les couleurs du drapeau serbe. 
Les tragédies contemporaines de la Serbie résumées en une image ! 
Photo (c) Gavrilo Andrić.

Pour revenir aux braves commentateurs qui ont de la bouteille et savent mieux que les jeunes, on a aussi eu droit au "vous devez travailler avec tel ou tel parti", alors que le mouvement se tient à distance des partis politiques, tous plus ou moins cramés par leurs échecs et compromissions passés. Ou encore : "vous n'arriverez à rien comme ça, il faut tout péter ! On n'a pas renversé Milošević avec des plénums et des marathons cyclistes !", argument d'autorité s'il en est. Tout cela posté depuis un confortable fauteuil, avec le chat sur les genoux. Ce seront les mêmes qui, interrogés sur pourquoi ils ne viennent pas aux manifs ou aux actions, ou alors très rarement, répondront : "mais je soutiens, je like toutes les publications de la page Etudiants en blocus ("Studenti u blokadi", une des pages de référence du mouvement)!". Les étudiants serbes ont d'ailleurs maintes fois dénoncé ce soutien paresseux, distant et confortable, en rappelant qu'ils sacrifient, eux, leur année universitaire, leur vie sociale, leur job étudiant, leur sécurité et parfois leur intégrité physique, pendant que le vieux monde leur tape sur l'épaule et like leur action. Attention, d'ailleurs à ce que cette petite musique n'arrive pas en France aussi. Je pressens déjà ça et là des injonctions à ne rien lâcher et à tout péter pour faire tomber Macron, de la part de gens qu'on ne verra jamais en manif' ! Il ne faudrait pas que la jeunesse soit encore sacrifiée et jetée en pâture, pour préserver le confort des vieux révolutionnaires du clavier. 

Je suis tombé par hasard, l'an passé, sur une des émissions de la chaîne youtube serbe "Zdrava priča" ("Histoire saine"). Cette chaîne traite de questions comme l'éducation, la famille, la psychologie avec un angle un peu "bien-être/lifestyle/tendances", typique de notre époque, qui pouvait inspirer la méfiance. Mais en l'occurrence cette réserve s'est avérée infondée : l'émission, consacrée au mouvement de révolte qui traverse la Serbie, et au rôle de la jeunesse dans cette révolte, s'est avérée très intéressante. L'invitée de l'émission était une psychologue, Ana Mirković, spécialisée notamment dans les relations entre psychologie et communication digitale. Ses analyses étaient passionnantes et balayaient un par un les préjugés classiques sur la jeunesse (ceux qui ont été listés ci-dessus). 


Ana Mirković. 
Photo (c) Profil facebook d'Ana Mirković 

Par exemple, Ana Mirković explique que la Gen Z (qu'elle appelle les "GenZiaux", les géniaux, "Genzijalci" au lieu de "genijalci" en serbe), loin d'être bêtement rivée sur ses écrans, se sert du numérique de façon méthodique et structurée, triant, recoupant et comparant les informations sur tout un ensemble de sujets. Les jeunes ont aussi mis à profit cet outil pour communiquer avec d'autres jeunes de très nombreux pays. Toujours d'après la psychologue, il en auraient développé une connaissance d'autres cultures et manières de voir qui leur donne une compréhension du monde différente de celles des précédentes générations. Une compréhension qui passe par un respect aigu de l'autre, de sa culture, de ce qu'il ou elle est, ce qui n'empêche pas de conserver une conscience de ce que l'on est soi-même. Ce n'est pas dans l'interview, mais c'est selon moi pour cela qu'on a vu au final, des étudiants avec des šajkače, le chapeau serbe traditionnel, aux côtés d'étudiantes voilées, ou encore des jeunes priant côte à côte pour les victimes de la tragédie de Novi Sad, les uns selon le rite orthodoxe, les autres selon le rite musulman. 

Deux étudiants : Nadija et son voile/keffieh, et Savo avec sa šajkača.
Leur photo est devenue virale en Serbie.
"Nous voulons simplement vivre dans un pays normal" ont-ils déclaré.
Photo (c) Irfan Ličina.

Ce mélange de conscience de soi identitaire et de tolérance se conjugue, d'après Ana Mirković, avec une autre singularité de la jeunesse actuelle. Au contact de jeunes d'autres cultures, en échangeant sur les expériences et la situation dans leurs pays respectifs, les jeunes serbes auraient aussi développé, par extension, une détestation de l'intolérance, de la violence, mais aussi de l'injustice. Ce serait d'après cette psychologue ce qui expliquerait que les jeunes aujourd'hui n'acceptent plus la grossophobie, le validisme, le mépris des timides, ou des autistes. Pour Ana Mirković, l'une des valeurs cardinales de la jeunesse est l'empathie. 

Cette jeunesse, serbe, française, ou autre, qui s'est finalement "globalisée" sans perdre le sens de sa singularité, et qui ne supporte plus l'injustice, a donc aujourd'hui décidé qu'il fallait mettre un terme aux caprices et à l'autosatisfaction délétère du monde vieux, fini et content de lui. D'autant qu'elle a découvert que celui-ci lui laisse des gares mal réparées, des lycées avec des cafards, et accessoirement un cadre de vie plus du tout aux normes antipollutions. Elle constate aussi que les bijoux de famille ont été liquidés et que les caisses sont vides (enfin, pas pour tout le monde!), et que, symbole ultime, certains vieux, souvent mâles, sont prêts à tout, comme faire la guerre et massacrer allégrement, pour garder leurs positions confortables. 

La jeunesse a décidé d'ignorer le dédain et les injonctions venus d'en haut, de se faire confiance à elle même, et de se mobiliser sur le temps long, jusqu'à ce que ses revendications soient satisfaites (mot d'ordre des étudiants serbes, et objectif qui semble s'esquisser au sein du mouvement lycéen français). Alors, parce que ses injonctions et sarcasmes n'intimident plus, le vieux monde n'a que la clé de bras, la matraque et les grenades pour tenter d'immobiliser cette jeunesse qui demande des comptes et ne veux plus la fermer. Et il a d'autant moins de scrupule à la violenter, qu'il l'a préalablement regardée de haut, comme une engeance méprisable et inférieure...

On reprochera sans doute à ce post d'être caricatural, et sans doute l'est-il parfois. Mais schématiser permet d'éclairer et de décrire des tendances de fond. Le but n'est pas de jeter de l'huile sur le feu du conflit des générations, mais bien d'opposer deux relations à la jeunesse qui sont autant incompatibles que les deux visions du monde qui les sous-tendent. 

Ce post est écrit, il faut l'avouer à cette étape, par une personne âgée de 57 ans, et qui en aura bientôt 58. J'appartiens donc, de plus en plus, et que cela me plaise ou non, à la catégorie des "vieux". Je reste convaincu, non pour me protéger et encore moins me raconter des histoires, que la jeunesse est un état d'esprit, et qu'on peut vieillir sans devenir un vieux réactionnaire repu, fini et content de lui. On peut aussi être jeune par son âge, mais vieux dans sa tête. Macron, qui est plus jeune que moi, ou Attal, sont des gens fondamentalement vieux dans leurs idées et comportements. 

Feue ma belle-mère, Serbe de Croatie dont la vie a été marquée par les tourments de cette région du monde, était une femme d'une grande sagesse, paix à son âme ! Elle m'a en particulier enseigné que quand on vieillit, outre s'efforcer de garder la santé et d'essayer de terminer sa vie du mieux possible, le plus grand enjeu est de ne pas devenir à la fois vieux et con. Concrètement, ce principe, qu'elle a appliqué jusqu'au bout, se déclinait comme suit  :
- accepter que l'on ne comprend plus toujours ce monde, que l'on est parfois largué, mais continuer envers et contre tout à essayer de le comprendre. Accepter que ce que l'on n'arrive pas à comprendre n'est pas forcément mauvais et a le droit d'exister.
- regarder le monde parfois avec recul et distance, mais sans mépris, ni arrogance 
- aux certitudes que l'on assène avec autosatisfaction, préférer la capacité à douter et à se remettre en question. 
- plutôt que de regarder la jeunesse de haut et de pointer sans cesse ses travers, être à son écoute, apprendre d'elle ; ne pas lui prêcher la bonne parole, mais discuter d'égal à égal, l'aiguiller si besoin, l'encourager et l'accompagner.

J'ai fait mien ces enseignements. Ils demandent vigilance et discipline, mais je ne le regrette pas. C'est aussi une façon de choisir son camp, et j'ai choisi le mien. 

Alors qu'il est en train de se faire arrêter, 
un jeune Serbe fait l'ancien salut des Partisans Yougoslaves, 
et garde le sourire par défi.
Photo (c) Gavrilo Andrić.


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