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La Serbie vote demain pour des élections historiques où tout peut basculer, dans tous les sens du terme. Le scénario le plus plausible reste hélas que le pouvoir gagne par ses tricheries et pressions (chaque jour a vu son lot de manoeuvres, intimidations, arrestations, et manipulations), ou que, en cas de victoire de la liste étudiante, il ne reconnaisse pas le résultat. Dans ces deux cas, le pays pourrait alors plonger dans la guerre civile, et je n'écris pas ça pour faire monter l'adrénaline à distance. J'ai mes antennes sur place (famille, amis), tout le monde a ce scénario en tête et l'appréhende, tout en restant déterminé à défendre l'alternance jusqu'au bout et par tous les moyens.
Sur les élections de dimanche en Serbie, et plus particulièrement sur la possible non reconnaissance par Aleksandar Vučić d'une victoire de la liste étudiante, je lis ou j'entends encore en France, et au delà en Europe de l'Ouest, des points de vue qui disent que c'est là un problème local avec des contingences locales, le tout accompagné du petit refrain ultra-ressassé de ces pays post-communistes qui n'ont pas eu d'expériences démocratiques suffisantes au cours de l'histoire, et ont donc à ce titre foiré leur transition vers un Etat de droit.
Si l'on peut expliquer les difficultés politiques de la Serbie par des spécificité historiques, politiques et sociétales qui lui sont propres, les grilles de lecture sus-mentionnées n'en demeurent pas moins aussi simplistes que paresseuses et confortables.
On passera déjà sur notre soi-disant expérience démocratique à nous, Occidentaux, dont on mesure au fil des ans combien elle est ancrée et solide !
En réalité, si le SNS au pouvoir en Serbie depuis 2014 a pu noyauter de larges pans de la société, manipuler les élections, pratiquer le clientélisme et la corruption à grande échelle, étouffer tous les contre-pouvoirs, puis réprimer par la violence le mouvement de lutte actif depuis deux ans, c'est aussi parce que les partenaires occidentaux d'Aleksandar Vučić n'ont jamais formellement dénoncé ces pratiques, ni rappelé à l'ordre fermement le président serbe. Ils ont au contraire toujours exprimé leur confiance et leur bienveillance.
Les raisons de cette mansuétude sont simples : il y a trop d'enjeux et d'intérêts imbriqués. Parmi ceux-ci, citons l'industrie automobile allemande en transition vers l'électrique, qui a besoin du lithium serbe (et tant pis pour la magnifique vallée du Jadar qui sera défigurée par les forages de Rio Tinto !). Ou encore les juteux marchés autour de l'armement pour la France (qui compense ce volet martial de notre commerce extérieur par un peu de soft power autour de notre culture et de notre langue si prestigieuses). La dynastie Trump cherche à bâtir ses "towers" à Belgrade. Quant à l'UE, elle apprécie ce pouvoir qui ne remet pas en cause le "business as usual" globalisé. Il y aussi la "stabilocratie", le fait que Vučić se pose en modéré, en homme de dialogue qui ne souhaite pas faire la guerre à ses voisins immédiats, là où vivent des "ethnic Serbs" comme on dit en anglais, notamment en Bosnie-Herzégovine, au Monténégro et au Kosovo (les représentants des Serbes de Croatie ont de longue date cessé de prendre les ordres à consulter Belgrade). Cela n'empêche pas Aleksandar Vučić d'orchestrer toutes sortes de manoeuvres de déstabilisation dans ces pays, mais celles-ci sont là aussi très mollement condamnées par les Occidentaux.
Bref, tant pis pour les victimes de l'accident de la gare de Novi Sad et de la répression du mouvement étudiant ! Tant pis pour toutes les stagnations sociales, économiques et politiques qui minent la "région" (le joli mot novlinguistique qui permet de ne pas utiliser les vocables honnis et chargés que sont "Balkans" ou "ex-Yougoslavie").
Et puis en quoi les violences policières en Serbie gêneraient-elles un Macron, qui procède à l'identique dans son propre pays ?
Du côté des autres partenaires de la Serbie, rien à attendre bien-sûr de la Russie, de la Chine, et des pays du Golf :
- Poutine a maintes fois dénoncé la "révolution orange en cours en Serbie", et affirmé son souhait de voir Aleksandar Vučić rester au pouvoir. Je ne sais d'ailleurs pas comment les crétins qui ont manifesté contre lui en brandissant des drapeaux russes vont gérer ce dilemme dimanche. Laissons les clérofascistes serbes russophiles se débrouiller avec leurs contradictions !
- Du côté de Pékin, il y a trop d'entreprises chinoises sur le marché serbe des travaux publics et du hard-discount pour exprimer quelque critiques. Et puis, la Chine apprécie d'avoir des partenaires en Europe qui partagent un peu sa vision du pouvoir et de l'ordre social, si vous voyez ce que je veux dire...
- de leur côté, les Emirats ont aussi leurs entrées à Belgrade : ce sont eux qui sont derrière l'infâme nouveau quartier de "Belgrade Waterfront", qui défigure à jamais la capitale tout en insultant l'ordre des architectes et l'estimable métier d'urbaniste.
Et puis, comme on vient de le suggérer pour la Chine, on connaît l'appétence de ces pays envers les droits humains !
Les gauches d'Europe occidentale, françaises en tête, ne sauraient être épargnées de cet exposé à charge : hormis quelques exceptions, elles ont témoigné peu d'attention ni de soutien envers le mouvement de luttes serbe.
Les causes sont multiples selon moi :
- méconnaissance, incompréhension, désintérêt
- rancoeur envers ces peuples de l'Est dont le péché originel est d'avoir délaissé la promesse communiste pour l'échanger contre un peu plus de libertés civiques, des vêtements à la mode et du PQ qui ne gratte pas.
- persistance du cliché d'une Serbie restée fasciste et nationaliste
- campisme estimant que la place de la Serbie est dans l'orbite russe et qu'elle doit y rester...
- ethnocentrisme occidental de gauche. Oui, ça existe, et beaucoup plus qu'on ne le pense ! Il suffit de voir certaines pages facebook francophones qui, depuis le début du mouvement lycéen en France, ont publié de jolis mèmes et tableaux synthétiques sur l'Europe en lutte, avec l'Italie, l'Allemagne, la Grèce le Portugal (qu'on se comprenne bien, je suis très content que des révoltes aient lieu dans ces pays !). Les Serbes qui se battent depuis près de deux ans ? Pas une ligne ! Même les lycéens de Wallonie et de Bruxelles ont été oubliés au début (il est vrai que du haut de notre suffisance hexagonale, les Wallons, ce sont un peu nos Allemands de l'Est!). Les étudiants albanais ont eu le droit de rejoindre le club seulement au moment où ils ont battu les Frenchies dans le "riot porn" et l'incendie d'institutions. Quant aux Ukrainiens qui se sont soulevés en pleine guerre contre la corruption, puis contre le limogeage du ministre de la défense qui avait le malheur de déplaire à Zelenski, "qui ça, dites-vous ?" Heureusement, ça s'est arrangé pour la Serbie depuis quelques jours, elle a retrouvé sa juste place dans le hit parade des pays en luttes.
Contrepoint important : à la décharge des militants de gauche, accordons leur qu'ils ont fort à faire sur d'autres sujets préoccupants, en interne comme à l'international, et qu'ils ne peuvent pas être partout !
Bref, pour résumer et pour finir, ce qui se joue dimanche en Serbie, dépend aussi de ce qu'en diront les chancelleries à Paris, Berlin, Bruxelles, et ailleurs.
Hélas, il y a fort à parier que nous aurons les traditionnels et incontournables tweets disant "congratulations, dear Aleksandar, looking forward to continuing our bilateral cooperation!", avec Macron qui le twittera en serbe, comme il a coutume de le faire. Sauf que ça ne fera plus rire personne, ni à Belgrade, ni à Paris.
Mais ce qui se joue peut aussi dépendre de ce qu'on appelle les "opinions publiques", donc de nous toutes et tous. A bon entendeur et restons attentifs à ce qui va se passer à partir de demain soir "à deux heures d'avion de Paris"!
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