Est-ce qu'on pourrait peut-être se calmer un peu ici, et laisser les Serbes se poser et souffler ?
Je ne dis pas que toutes ces questions ne sont pas fondées et qu'elles ne sont pas importantes.
Tout le monde se les pose, bien-sûr, moi compris (certes pas forcément en ces termes caricaturaux).
Mais là on parle de gens qui ont sacrifié deux années universitaires, ainsi que parfois leur vie professionnelle, sociale, familiale, amoureuse (même si, sur ce dernier point, la lutte étudiante a aussi contribué à des rapprochements, faisant un bien meilleur boulot que Tinder ou "Adopte !"). On parle de personnes qui ont pris des jours et des nuits à débattre pour définir des stratégies, arrêter des positions, formuler des propositions, articuler un projet politique. On parle de gens qui ont pris des risques énormes, subi des intimidations, goûté à la répression violente, et pour une partie d'entre eux, à la prison ou à la fuite à l'étranger. Il y a aussi eu des disputes et des engueulades de fond dans les familles, les couples, les groupes d'amis, ne pensez pas que le consensus était de mise partout et tout le temps ! La population serbe s'est aussi confrontée à elle-même, à ses apathies et parfois à ses lâchetés qui ont duré plus de 35 ans : il y a eu des bascules, des cas des consciences, des remises en question, des dilemmes à trancher, des choix éthiques à faire, des zones de confort à abandonner, du courage intellectuel et politique à retrouver !
Et donc, pour tous ces médias et commentateurs individuels, il faudrait que maintenant, c'est la priorité unique et absolue, les Serbes mettent tout de suite le nez dans leurs cacas et règlent en moins d'une semaine des questions et des problèmes qui, pour certains, remontent à la fin des années 80 du siècle passé ! Sans parler du fait que les étudiants au coeur du mouvement n'étaient même pas en gestation durant la décennie de guerres en Yougoslavie. Tous justes certains étaient-ils bébés ou enfants quand le Kosovo, dernière étape de la dislocation de l'ancien pays, a pris son indépendance.
Et là il leur faudrait résoudre et solder ces questions en une semaine ?
Mais allez juste bien vous faire foutre, sérieux !
D'abord, les Serbes ont tout aussi, sinon plus encore que nous, conscience de ce qui attend le pays, de la tâche immense qui s'annonce, des défis complexes à relever et des échecs qui pourraient survenir. C'est une préoccupation, mêlée d'anxiété, qui les habite à chaque instant désormais.
Ensuite, ils se sont déjà mis au travail.
Dès lundi, les personnels de médias et d'institutions aux ordres du régime sortant exigeaient la démission de leurs directions. Le processus fait tâche d'huile dans tous le pays et se répand à tous les niveaux. Les Serbes ont aussi récupéré des lieux symboliques, comme le Pioniski Park à Belgrade, squatté par les brutes pro-Vučić pendant un an et demi. Ils ont nettoyé le parc ainsi que l'espace public partout en ville, souillés depuis quatre décennies par des graffitis haineux et glorifiant les criminels de guerre. Même les portraits de Ratko Mladić et des slogans xénophobes ont été recouvert de peinture blanche. Là aussi, cette action se répand partout dans le pays. Une thérapie collective, une catharsis, qui réhabilite l'entraide et le vivre-ensemble ! Pour ce qui est des douloureuses questions liées aux guerres, le numéro un de la Liste Etudiante, Ilija Srdanović, a assuré les relations publiques aussi dès lundi et toute la semaine, en promettant un changement de ton et de posture, du respect et la recherche de compromis. Je l'ai déjà dit dans mon précédent post de blog, nous jugerons les actes, mais les intentions ont été posées dans des termes rarement entendus jusque là.
Ce dont les Serbes ont besoin actuellement de notre part, ce n'est pas que nous fassions du Westsplaining (équivalent géopolitique du Mansplaining), pas que nous leur expliquions ce qu'ils doivent faire ou ne pas faire, et quelles sont les priorités. Ce qu'il faut, c'est que déjà nous relayons tout ce qu'ils ont fait de positif cette semaine, pour les encourager et leur donner de la visibilité (le paragraphe qui précède participe de cette démarche).
Mais aussi et surtout, les Serbes ont besoin que nous restions vigilants à leurs côtés quant à la sécurisation du processus démocratique en cours. En effet, et comme tous les connaisseurs du pays le pressentaient, l'ancien pouvoir ne va pas rendre les clés comme ça, en mode transition républicaine courtoise avec poignée de main et tape sur l'épaule ! Les sortants risquent pour bon nombre d'entre eux la prison, et s'imaginer qu'ils vont se laisser attraper sans coup férir est une vue de l'esprit !
La semaine a été marquée par des fuites d'oligarques serbes en Russie ou dans les Emirats (le jour même des élections, la direction serbe de l'aviation civile autorisait tout d'un coup, via un communiqué, les avions privés à décoller depuis les aéroports du pays). Une tentative de transfert de capitaux à l'étranger a été empêchée in extremis, grâce à la vigilance de salariés de la Caisse d'Epargne de la Loterie nationale. Si elle avait eu lieu, une cessation de paiements aurait pu survenir, par exemple pour les pensions de retraite. Enfin, des documents compromettants ont été détruits.
Sans surprises, des incidents ont été organisés, et ils portent plus que probablement la signature d'agents provocateurs à la solde du régime sortant : saccages de sièges du SNS (le parti au pouvoir jusque là), agressions et bagarres de rue... A ce titre, il apparaît que l'attaque de la rédaction de l'infâme média Informer (une sorte de C News sous stéroïde) par des "citoyens", lundi soir dernier, aurait été en réalité orchestrée par des partisans du régime. Les étudiants se sont d'ailleurs le soir-même désolidarisés de cette action, flairant le coup, mais rappelant aussi leur position légaliste et non violente, en précisant que les mensonges de certains médias seraient traités au parlement puis par une justice assainie et bénéficiant de moyens pour travailler, ce qui leur a valu des insultes de la part de certains commentateurs partisans de la vengeance et d'une justice directes. Un premier poison dans le consensus post-élections...
Enfin, Aleksandar Vučić et son équipe sont montés au créneau dès mardi, menaçant d'organiser leur autodéfense face au "terrorisme" que subit la société, et hier, Vukša Dragović, du parti des "Souverainistes Serbes", une brute d'extrême-droite, a annoncé vouloir bloquer le pays, et appelle l'armée serbe à intervenir pour restaurer l'ordre et la sécurité.
C'est sur tout ça que nous devons porter notre attention. C'est ça l'urgence !
Je terminerai en m'adressant à une partie de ces commentateurs avisés de la situation en Serbie. Pas à celles et ceux qui pensent bien faire, et ont du mal à contenir leurs peurs et leurs interrogations. Ce qui précède devrait suffire à les raisonner et à calmer leurs empressements.
Non, je m'adresse à celles et ceux qui, en fait, se tamponnent en réalité de la Serbie, de son processus démocratique, de ce qui a été accompli pendant deux ans.
Le 11 décembre 2024, après le renversement de Bachar Al Assad en Syrie, Libération interviewait l'écrivain et opposant syrien Yassin al-Haj-Saleh. A la troisième question qui revenait encore sur le péril islamiste et la menace qui plane sur les minorités ethniques et religieuses, l'écrivain s'est emporté : "Arrêtez de ne penser qu’à vous et de vous inquiéter seulement pour les minorités en Syrie (...)! Si j’étais un responsable gouvernemental [syrien], je (...) dirais : «taisez-vous, vous ne nous avez aidés en rien et maintenant vous venez nous donner des leçons»".
C'est exactement ça, et moi aussi je vais m'adresser à vous qui venez donner des leçons alors qu'on ne vous a pas vu, lu, ni entendu, pendant ces deux années, ou tout au mieux rarement !
En fait, vous aussi ne pensez qu'à vous ! Vous voulez que les Serbes vous rassurent, mais vous ne les avez jamais rassurés ! Vous voulez une Serbie qui corresponde à votre image, à vos attentes, à vos besoins ! Vous vous en foutez de la culture et de l'histoire du pays, de ses dynamiques propres, du courage des gens et de leur intelligence politique ! Vous voulez juste qu'ils ratifient des accords qui vont dans votre intérêt, que la Serbie fasse la paix avec ses voisins pour pouvoir vous en attribuer la paternité, puis pour que le vaste marché balkanique soit encore plus facile d'accès pour vos produits ! Vous voulez que les Serbes deviennent comme vous afin que vous puissiez rester vous mêmes, et que ce ne soit pas à vous de faire des efforts !
Je ne vous salue pas.

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